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Sugar Man

24 mars 2013 par Jacques

Réalisé par Malkik Bendjelloul

AvecSixto Díaz Rodríguez, Stephen Segerman, Dennis Coffey…

 

Pour un artiste, la réussite n’est pas une fée qui récompense mécaniquement le talent. Le génie pour être reconnu doit se mesurer à son milieu avant de prospérer, sur le modèle de ces carrières prestigieuses formatées dans les grandes écoles. L’artiste méconnu est celui qui tourne le dos à ses semblables, parfois par vanité souvent par modestie. L’isolement conduit à l’anonymat. L’ascension poétique de Rimbaud est inséparable de Verlaine, son mentor et des artistes de son temps. Il en va de même du surréalisme dont la propagation est le fruit d’un collectif d’auteurs avec ses inspirateurs et ses disciples.

baez et dylan

L’essor de la musique folk est aussi l’œuvre d’un réseau d’artistes. Joan Baez donna ses premiers concerts sur le campus de son université, où elle fut repérée par les maisons de disque après avoir mis sous le charme, l’échantillon parfait de son futur public. La jolie soprano, disque d’or à 20 ans adoube un inconnu, Bob Dylan et lance le duo au festival de Newport, haut-lieu de la culture folk contestataire. L’adhésion des anciens tels Pete Seeger ou Woody Guthrie lance les carrières et nourrit les expériences musicales vectrices d’émancipation future. Ainsi, une fois atteints les premiers succès, Dylan tourne le dos aux différents courants qui l’avaient porté, refusant au nom de sa libre évolution musicale, d’assumer les idées et les artistes qui jalonnèrent sa route.

Mais, un auteur compositeur autodidacte et engagé, dépourvu du statut social qui donne confiance en soi (le père de Joan était physicien), peu doué pour l’ambition qui forge les carrières, inconnu du milieu de ses pairs, celui qui éveille l’aptitude à l’entregent, pouvait-il, dans les années 60, 70, accéder à la notoriété sans l’appui des marchands du temple? La réponse, est un formidable pied de nez à la stratégie de l’industrie de la commercialisation des talents. Dans le foisonnement de la production musicale, le public parfois, s’affranchit du formatage mercantiliste et promeut ce qui véritablement pour lui, fait sens: l’amour demeure dans une société sous le joug, une liberté irréfragable.

sixto  70

Il fallait la divination d’un Suédois aux semelles de vent, Malik Bendjelloul pour dénicher l’histoire extraordinaire de Sixto Rodriguez, chanteur poète de la Ville portuaire de Détroit du Michigan,
repéré en 1969, dans un bar par un petit label Sussex, qui d’enthousiasme, enregistra deux albums «Cold Fact» puis «Coming from Reality» lesquels, dépourvus de relais marchands dans un espace saturé, n’atteindront jamais le public américain. A cette époque, on fabriquait du gospel blanc (Peter Paul and Mary au surnom biblique) pour supplanter l’authentique gospel noir (Odetta…).

Mais, nul n’étant prophète en son pays, ces 33 tours remarquables échouent à 15 000 kilomètres du berceau de leur procréation, en Afrique du Sud, en proie dans les années 70 à l’ Apartheid, doctrine issue du colonialisme qui vise à écarter du pouvoir la majorité noire sous développée au profit de la minorité blanche sur développée.

La jeunesse Afrikaner contestataire adopte les ballades protestataires de Sixto Rodriguez, hymnes à la misère conçus à même la pauvreté des docks, appels aux réveils des consciences face à l’oppression. Éternel chant magnifique des exclus, intemporel et universel, d’un Léo Ferré en France, d’un Jean Ferrat ou même d’un Renaud portant le message pacifique et vital du combat en faveur des droits de l’homme, pour éveiller les consciences endormies.

De Johannesburg au Cap, la popularité du chanteur, auréolée de la légende étrange de son suicide sur scène est immense, égalant celle des Beatles, de Simon et Garfunkel et atteint même les rives de l’Australie. En 1996, deux Sud Africains, l’un disquaire, l’autre écrivain enquêtent sur le mystère de cette disparition et, remontant jusqu’à Détroit la filière des maisons de disques, retrouvent la trace du chanteur, à travers sa fille, sensibilisée par un appel lancé sur la toile.

sixto 2

Sixto Rodriguez maçon en Amérique dans une entreprise de démolition, se découvre icône, lors d’une tournée improvisée aux pays de Nelson Mandela. A l’aéroport, ce géant de modestie et d’empathie s’écarte d’une limousine qui lui est destinée, craignant de rayer avec ses bagages, la carrosserie. Et comme dans un conte de fées, ce quinquagénaire métissé, coutumier dans un passé lointain révolu, du maigre auditoire des bars enfumés de sa ville, est propulsé devant un auditoire survolté de 5 000 spectateurs qu’il remercie avec les mots qui font mouche, d’avoir maintenu en vie  l’artiste, dont le destin n’est jamais scellé, son aboutissement irréductible au temps et aux modes incombant finalement au public.

Récompensé au festival de Sundance, le documentaire «Sugar Man» fait aujourd’hui florès en Europe et aux États Unis, par un juste retour du balancier. Sixto Rodriguez, qui marque par son humilité foncière, prenant en photo souvenir, le journaliste de l’express qui l’interviewe, entame en 2013, une tournée mondiale, Sixto Jésus Rodriguez, ainsi rebaptisé par ses fans, d’une empreinte messianique que l’artiste septuagénaire, tout de noir vêtu sur scène, à demi aveugle, ne peut pas démentir.


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