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La couleur des sentiments

25 avril 2012 par Jacques

De Tate Taylor
Avec Emma Stone, Viola Davis, Octavia Spencer, Jessica Chastain, Bryce dallas Howard, Allison Janney, Chris Lowell et Sissy Spacek

 

Le treizième amendement de la constitution des États-Unis qui, en 1865, signe l’abolition de l’esclavage n’a pas fait disparaître la ségrégation envers les noirs dans les Région du Sud, En 1960, des règlements municipaux interdisent aux afro-américains, de fréquenter les écoles, les transports en commun, les restaurants utilisés par les blancs, les mariages mixtes sont prohibés, un noir ne peut cohabiter avec une blanche ni même, dans la rue, lever les yeux sur elle. Les noirs sont des citoyens de seconde zone, privés de leurs droits juridiques et du droit de vote. Ils ne peuvent témoigner contre un blanc ou défendre l’égalité des droits sans encourir une peine d’emprisonnement. Cette discrimination sera à l’origine du mouvement pacifiste pour la défense des droits civiques des américains de couleur, porté par l’emblématique Pasteur Martin Luther King.

 

Diplômée de l’Université, Skeeter Phelan (Emma Stone) revient à Jackson, la capitale de l’État du Mississippi, avec un désir d’émancipation par l’écriture, une aspiration au métier de journaliste, de romancière, peu désireuse de se conformer au stéréotype familial, alternat de patriarcat et de matriarcat selon la partition des rôles entre le mari dont les finances installent le foyer dans un confort bourgeois et l’épouse confinée à l’intendance, aux réceptions des amies, à l’ordonnancement des fêtes de charité valorisantes. En 1960, dans la classe riche où aisée, les enfants ne sont pas le centre de gravité de la cellule familiale, ils sont élevés par des nounous de couleur qui tissent avec leur progéniture d’adoption des liens de tendresse véritable comme viatique à la souffrance de se sentir transparent ou secondaire dans la société humaine. La tendresse est une protection biblique: à l’enfant blessé par une mère désinvolte, Abillen (viola Davis) assène un proverbial et salvateur message: «tu es gentille, tu es intelligente, tu es importante» formule magique destinée à réparer l’atteinte à l’intégrité. Mais ce lien d’amour qui érige la nounou en «vraie mère» est le plus souvent dissout par le conformisme social à l’adolescence, une fois la bonne congédiée.

 

Le racisme est d’abord une disqualification par le regard avant d’être une stigmatisation idéologique: une campagne pour la construction de toilettes de domestiques séparées, afin de protéger la famille blanche des maladies «spécifiques» achève de rallier Skeeter à la rhétorique égalitaire véhiculée par les premières images en noir et blanc de la télévision fédérale. Or, un simple témoignage peut bousculer une idéologie bien ancrée: la journaliste en herbe va recueillir et publier anonymement le récit des expériences vécues par les nourrices, donnant vie aux sans voix, révélant le caché, c’est à dire le pari sacrificiel des noires de l’époque de se saigner pour envoyer son enfant à l’université, lui donner accès à la culture dominante pour faire jeu égal avec les blancs. Un langage de vérité qui illustre les carences de la bourgeoisie blanche du Sud dans ses rapports à la filiation. L’imposition de règles de conduites aux non blancs entretient la vacuité des comportements dans les familles blanches en créant une idéologie de la différenciation qui corrompt l’échelle des rapports humains.

 

En uniforme, robe bleue, bas blancs, filles de domestiques et petites filles d’esclaves, les bonnes élèvent chacune, des dizaines d’enfants blancs, consolent, endorment, et du fruit de leur expérience douloureuse, apprennent à celui qui est délaissé par ses parents biologiques, à ne pas s’apitoyer sur soi, à résister aux propos malveillants, chaque jour, s’il le faut. L’esprit de révolte de Skeeter naitra de cette complicité vécue entre l’enfant inclassable et brimée qu’elle fut et Constantine, l’inspiratrice de sa vie pourtant rangée par les parents aux rayon des accessoires. La couleur des sentiments parvient à trancher le nœud gordien du racisme, dans une cellule familiale et Abillen, menacée de représailles pour avoir trop parlé, trouve le courage de dominer la maîtresse vindicative et tyrannique: le film de Tate Taylor tiré du roman de Kethryn Stockett nous enseigne que l’égalité et la liberté sont aussi des conquêtes à mener dans les cuisines et les salles à manger, ce creuset idéologique où se forge notre intimité véritable.

 

 

 


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