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Citizen Kane

10 août 2012 par Jacques

Réalisé par Orson Welles
Avec
Orson Welles, Joseph Cotten, Everett Sloane

A 70 ans Charles Foster Kane ancien magnat de la presse expire dans son luxuriant palais solitaire de Floride, en prononçant un seul mot, «rosebud», une boule de neige souvenir se détachant de sa main, ultime fétiche roulant sur le parquet. Aussitôt, la garde malade croise les bras du défunt et étend sur lui, le drap mortuaire.

En cette année 1941, les actualités cinématographiques font la part belle à la disparition de ce notable tout en ombre et en lumière, parfait symbole d’une Amérique ambivalente, ambitieuse au nom d’un idéal, jusqu’à l’entêtement dévastateur.

Parce que la chronologie de la vie de Kane est emblématique de l’essor américain, «rosebud» est sans doute le ressort intime, la clé d’une vie révélatrice du tout, sur laquelle enquêter en vue d’un scoop. Pressé par sa direction, un journaliste va tenter de cerner l’être à travers le récit du paraître.

A l’âge de 10 ans, le jeune Kane a vécu un extraordinaire bouleversement, un conte de fée s’il ne comportait pas la plus maudite des contreparties, car il hérite d’une mine d’or à la seule condition, protectrice évidemment des intérêts d’une caste, d’être élevé jusqu’à ses 25 ans par le banquier administrateur du bien. Brutalement arraché à sa luge, à ses collines enneigées, au berceau maternel, l’enfant, dans le sifflement d’un train disparaît pour toujours vers le lointain, avec son tuteur.

Et, 15 ans plus tard, cet archétype de la mythologie américaine entre en possession d’un empire industriel et d’une fortune colossale, misée par défi, sur un seul jouet, un quotidien new-yorkais à faible tirage, «l’enquêteur!».

Charles, épaulé par Jedediah Lelan son ami, critique de théâtre, transforme le quotidien en instrument de conquête de l’opinion, publiant une charte déontologique censée marquer l’esprit des lecteurs, se faisant fort de dénoncer les abus, scandales et manœuvres des hommes politiques ou des industriels. Les ventes du quotidien ainsi modernisé et renforcé des meilleures plumes, s’envolent et «l’enquêteur» traverse sans dommages, la grande crise boursière de 1929 en se restructurant.

Charles voyage beaucoup, rencontrant les grands d’un monde qu’il rêve de conquérir, collectionne les œuvres d’art mais aussi les animaux vivants dont il emplit son Palais jusqu’à l’anormalité, comme pour satisfaire un instinct de possession démesuré, narcissique, à la mesure de la blessure originelle, jamais guérie d’une enfance sans amour.

Sa soif de domination le conduit à la candidature au poste de gouverneur de l’État, tremplin assumé vers la maison blanche. Mais son adversaire aura raison de lui en dénonçant une liaison extra- conjugale révélatrice pour le grand public d’une incapacité à dépasser l’instinct de jouissance que suppose le service vrai de l’intérêt général.

Le fer de lance du clan Kane, Jedediah, journaliste progressiste, désillusionné et en passe de rompre avec son mentor prophétise: «quand tes chers travailleurs s’animeront, tes privilèges ne vaudront pas chers!», mais Charles qui depuis l’enfance, ne pratique pas l’amertume, rebondit en s’amourachant d’une passante qui chante assez bien au piano et qu’il épouse pour en faire une grande cantatrice, édifiant un opéra à sa gloire. Or l’effet pygmalion à ses limites et la distorsion est trop grande, malgré des unes de presse, faussement dithyrambiques. Humiliée, l’épouse quitte la palais du grand homme, brisée par l’épreuve, sans parvenir à trouver pour son salut, d’autre béquille que l’alcool.

Face au personnel médusé, Kane saccage alors la pièce désertée par son épouse, dans un accès de colère, soupape d’émotion violente, comme celle de jadis où il frappa de sa luge un banquier, son voleur d’enfance.

Citizen Kane apparaît bel et bien comme un monument cinématographique. C’est le récit d’une épopée combinant le drame fondateur, le goût du jeu dominateur, la dérive perverse mégalomane qui embrasse le triangle infernal des relations médiatiques, politiques et sexuelles avec un sens de l’universel préfigurant par exemple, la saga des Kennedy.

Les personnages de ce cycle incarnent tous, la profondeur des mythes freudiens, l’une tentant de reconstituer le puzzle de sa pauvre existence, l’autre ayant voué sa vie à plus grand que lui et le troisième bâtisseur d’un château voué à la décrépitude des illusions défaites, accumulation n’étant pas raison.

La caméra de Welles se répand en un véritable ballet d’une extrème virtuosité, édifiant des plans séquences d’une beauté rarement égalée dans l’histoire du cinéma. Elle franchie le portail monumental interdit, barré d’un K puissant pour dresser le constat d’une Amérique prétentieuse mais fragile. Elle perce sous l’orage, les toits d’une bibliothèque pour dénicher le contenu d’un mémorial et révèle, l’usure des sentiments amoureux en 3 plans successifs, aussi brefs qu’éloquents. Au petit déjeuner s’exprime la vérité des couples! Aérienne, elle se fige dans les recoins, révélant la part d’ombre, la fantasmagorie du légendaire personnage, dont la vérité du mot ultime échappe à l’homme de plume pour se confier au spectateur, Aussi puissant soit-il, nul ne guérit d’une enfance outragée.

Welles acteur, vénérait Raimu tenu pour le plus grand! Ils se valent pourtant ces deux comédiens de génie qui surent interpréter leur personnage tout en finesse, jusqu’à la démesure, construisant une oeuvre cinématographique à nulle autre pareille!

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