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‘Drame’ Category

  1. Mon âme par toi guérie

    novembre 8, 2013 by Jacques

    Réalisé par François Dupeyron

    Avec Grégory Gadebois, Céline Sallette, Jean-Pierre Darroussin…

    Dans l’œuvre cinématographique de François Dupeyron la lumière céleste, est révélatrice souvent des disharmonies terrestres, les rayons du soleil apposent leur crudité sur des êtres humains assombris et désorientés. L’enjeu du film «c’est quoi la vie!» est de retrouver l’équilibre perdu entre le paysan et son milieu naturel sacrifié par la génération des pères: le soleil parfois, n’éclaire pas les hommes vainement, le fils surmonte la déchéance paternelle et parvient en considérant le monde qui l’entoure d’un œil nouveau à faire renaître la ferme abandonnée du grand-père à l’aide des vrais outils, la grâce et l’élan du cœur. «Mon âme par toi guérie» s’inscrit dans la même veine paradoxale: c’est sous un ciel radieux de bord de mer que les individus s’isolent et dépérissent.

    Fredi (Grégory Gadebois) a ainsi hérité de sa mère défunte le don de guérir par l’imposition des mains, mais refuse de soigner les vivants sauf peut-être la couronne des arbres comme élagueur professionnel. Tel Jonas fuyant la mission divine, Fredi s’est enfermé dans une prison mentale traversée de violentes crises d’épilepsie, dont il n’échappe qu’au prix d’une épreuve. Un soir, sa moto percute un enfant. S’il échoue à sortir la victime d’un coma désespéré, son fluide naturel parvient à stopper l’hémorragie d’un usager d’une piscine et il devient guérisseur moyennant un retournement responsable. Il se heurte à Nina (Céline Sallette) une attirante jeune femme à la dérive tant sa personnalité s’est diluée à travers les projections de son défunt mari artiste peintre et qui comble le vide de son existence par une ivresse au champagne dans sa tournée quotidienne des débits de boisson. Comment retrouver dans le ressort cassé de l’existence, la confiance et l’humanité perdue et reprendre pied face au soleil qui invite à la joie!

    mon âme par toi

    A l’image du jour succédant à la nuit, François Dupeyron nous montre que chaque vie terrestre est parcourue de moments sombres où la villa luxueuse comme le mobil-home désertés par les sentiments, deviennent de sinistres tombeaux. La fausse convivialité des bars, la douce euphorie alcoolisée servent alors d’artefact. Comme pour les gueules cassées de «la chambre des officiers» une nouvelle donne n’est jamais exclue toutefois. Les protagonistes de «mon âme par toi guérie» qui se parlent, s’écoutent et se comprennent s’ouvrent à la tendresse et à la luminosité. Grégory Gadebois, rebouteux qui se révèle et prend confiance et Céline Sallette, prodigieuse en égérie détruite par l’alcool conjuguent une admirable qualité d’interprétation.

     

     

     

     


  2. Alabama Monroe

    octobre 17, 2013 by Jacques

    Réalisé par Félix Groeningen

    Avec Johan Heldenbergh, Veerle Baetens…

    Née  dans la traversée des grandes plaines, à la chaleur des feux de camps des pionniers américains en attente de la terre promise, la musique country invite à la danse, à la valse des chopes de bière, à la convivialité. Dans l’ambiance enfumée d’une salle de concert, Elise, tatoueuse professionnelle aussi aérienne et étoilée que son propre corps aux tatouages multiples reflétant rêves ou tranches de vie, est conquise par le chanteur et joueur de banjo d’un groupe de bluegrass Belge, Didier, venu le matin même courtiser la jeune artiste dans son salon, pareillement fasciné par elle.

    Dans le décor rustique d’une ferme en rénovation, peuplée d’animaux chers à la culture paysanne des pères fondateurs de la country, Hank Williams ou Bill Monroe, le géant bricoleur et la pétulante jolie blonde vivent une passion enthousiaste et bientôt, fusionnelle. Et le timbre de voix d’Elise se marie si bien aux rythmes du groupe qu’elle devient chanteuse en intégrant la tournée des concerts.

    alabama couple enlacé

    La naissance de la petite Maybelle est célébrée par le fraternel orchestre à la mode cajun, dans l’allégresse, puis l’enfant reine absolue du couple, étrenne ses premières bottes de quadrille à l’âge de 4 ans. Mais parfois, l’oiseau est fauché en plein vol par un obstacle inattendu: dans la nature, la grâce du vivant côtoie aussi l’épreuve mortelle. La fillette révèle à l’âge de 6 ans, les symptômes d’un cancer de la moelle osseuse. Les chimiothérapies successives échouent et seule une greffe de cellules souches pourrait sauver l’enfant d’un couple aux abois. Mais la recherche n’a pas dépassé le stade embryonnaire.

    alabama le trio

    Alabama Monroe mesure la désagrégation d’un amour absolu heurté de plein fouet par la tragédie. A l’image de leurs héros jusqu’au-boutistes et peu enclins à la normalité, les réactions à la souffrance et à la culpabilité prendront les formes les plus radicales. Le père meurtri invectivera en plein concert devant un public muet, Georges W Buh, les créationnistes américains et Dieu, bref l’intégrisme religieux hostile au développement de la recherche sur les cellules souches, dont le financement acquis par décret du Sénat américain fut bloqué en 2006, par veto présidentiel! Effondrée par cet étalage de l’intime blessure, la maman retournera contre elle même, la violence de son sentiment de dépossession et l’échec de ses tentatives de communion céleste avec l’esprit de sa fille.

    alabama le duo meilleur

    La bluegrass country, véritable levain du couple en gestation, se révèle d’un alliage insuffisant pour souder les bases d’un nouveau départ de la vie conjugale brisée. C’est pourquoi cette musique possède dans sa tessiture même, mêlé à  l’expression des gaies cabrioles, l’ écho des souffrances profondes. Une histoire belle et brutale comme la vie même, découpée sur le mode du retour en arrière, en séquences secouant le chaud et le froid, le burlesque et le drame et incarnée par deux interprètes particulièrement inspirés par des rôles entiers et un répertoire musical de grande valeur.

     


  3. La strada

    août 6, 2013 by Jacques

     

    Réalisé par Federico Fellini

    Avec: Anthony Quinn, Giulietta Masina, Richard Basehart…

     

    Dans le tissu de la mémoire d’un cinéphile, quelques dizaines de chefs d’œuvre seulement laissent l’empreinte indélébile de quelques scènes, résumant à elles seules l’alchimie singulière d’un récit et son interprétation. Le cinéma offre ainsi ces séquences uniques en agissant sur les cordes sensibles de nos émotions. La scène finale de la strada projeté en 1955 appartient à la mythologie du septième art. C’est une séquence de détresse instinctive, à la splendeur inégalée. Chassé d’un bistrot sans ménagement, la nuit venue, Zampano (Anthony Quinn) titube sur le sable jusqu’à la marée pour laver son visage tuméfié. Brisé par l’ivresse, il tombe à genou, jette au ciel et alentours sa face sauvage et désemparée mais n’entend que le silence et, submergé par le chagrin, le rustre solitaire pour la première fois sanglote.

    la strada la roulotte

    Quelques années plus tôt, sur une plage de dunes, l’aînée d’une famille très pauvre, Gelsomina (Giulietta Masina) interrompt sa cueillette de joncs de mer pour partir sur les routes avec cet hercule de foire venu stipendier un faire valoir pour son numéro, et le pécule inespéré versé à la mère indigente nourrira pendant quelques semaines la jeune fratrie. Simple et ingénue, la jeune femme qui parle aux arbres et écoute pousser les artichauts, embarque dans une vieille roulotte-moto pour accomplir son rêve de devenir saltimbanque, comme sa sœur aînée, disparue. Mais son compagnon, habile bonimenteur dans son numéro de briseur de chaînes, de bourgades en bourgades, se révèle aussi frustre que grossier, buveur et débauché.

    la strada la chaine

     

    Chaque rencontre est pour lui, l’occasion de manigances et pour la candide jeune femme, source d’émerveillement. L’attachement qu’elle manifeste pour son primitif geôlier ressemble à un acte de contrition (si je ne reste pas avec lui, qui restera!), et par fidélité responsable (même un caillou est utile!), elle renonce aux prémices d’un bonheur entrevu dans un cirque ambulant ou dans un couvent ayant offert l’hospitalité à cet étrange attelage. Au fil du temps, la jeune incrédule s’érige en vrai clown et en trompettiste douée, reproduisant la mélodie fétiche du cirque: do, si do si mi… entendue au violon interprétée par le fou (Richard Basehart) acrobate, funambule et facétieux inspirateur, croisé sous un chapiteau, à Rome.

    la strada musique jongleur

    Mais la femme objet n’appartient qu’à Zampano soudain jaloux et possessif. Sa haine pour ce rival qui brocarde en public le numéro de force, s’accentue jusqu’au désir d’en découdre et d’effacer les humiliations et les moqueries avec les poings voire au couteau. Le drame surviendra comme par accident et la flamme qui animait la cervelle candide de Gelsomina s’éteindra jusqu’à l’inéluctable. Un matin d’hiver, à la sauvette, le forain abandonne sa partenaire, lassé de voir sur sa mine défaite, le poids de la culpabilité.

    la strada giuliette lui opuvre un oeil

    Réalisé par Federico Fellini, la strada nous plonge dans le milieu contrasté du cirque ambulant qui sillonne l’Italie de l’immédiat après-guerre, avec d’un côté les numéros de rue, tours de force, d’acrobaties et duo de clowns, n’offrant qu’un rude moyen de gagner sa vie et de l’autre, les attractions rassemblées sous chapiteau, drainant un public plus large. Mais la magie développée n’est qu’apparente entre des artistes aux potentiels inégaux et aux liens tourmentés. Avec la force comme seul atout, Zampano n’est qu’une brute taciturne indifférent à la générosité innocente de sa partenaire prédisposée à la poésie et au baroque du métier de saltimbanque. Le goût du risque inconsidéré y compris dans la provocation pour le fou, le sens du sacrifice et de sa propre éphémérité pour celle qui aurait pu devenir étoile et la tendance à rechercher l’abêtissement chez le dernier des protagonistes forme la matrice de ce drame évocateur du caractère absurde qui préside parfois aux destinées humaines..

    la strada au café

     

     

     

     

     


  4. Kapo

    juillet 20, 2013 by Jacques

    Réalisé par Gillo Pontecorvo

    Avec Susan Strasberg, Laurent Terzieff, Emmanuelle Riva…

    Les épouvantables fractures génocidaires qui ont jalonné le cours des civilisations n’ont pas vocation à demeurer pour leur exégèse, le champ clos des historiens, des philosophes ou des juristes. D’où vient pourtant cette frilosité des arts populaires à interpréter la réalité des massacres de masse en Amérique, en Arménie, ou dans l’Allemagne nazie de la solution finale? De la difficulté peut-être à trouver l’angle juste au regard d’un sujet dont l’ampleur n’autorise aucune trahison! Gillo Pontecorvo en tous cas fut un des très rares cinéastes à se confronter à la Shoah en réalisant Kapo, sorti en 1961. C’est une œuvre de fiction bouleversante qui dans dans sa première partie transporte le spectateur dans l’horreur du camp d’Auschwitz empilant avec force les séquences comme des flashs sinistres d’images d’archives.

    kapo  pendaison

    Edith (Susan Strasberg), parisienne de 14 ans marquée de l’étoile jaune est raflée avec ses parents et entassée dans un convoi comme les nuits et brouillards. A son arrivée au camp, elle échappe à la chambre à gaz avec l’aide d’un prisonnier médecin qui lui attribue l’identité d’une détenue de droit commun, décédée. Elle devient Nicole, préposée aux durs travaux forcés de pose de rails de chemin de fer. Elle s’abîme les mains et n’échappera pas à la sélection des inutilisables ni à son élimination sauf qu’au lieu de montrer ses paumes meurtries, elle découvre sa poitrine, un stratagème qui subvertit les préposés à la visite médicale. Mais Nicole encore vierge doit accepter une invitation à la baraque des officiers comme prostituée et parachève son instrumentalisation par le système concentrationnaire en devenant une kapo à la veste noire, chargée de l’encadrement à la schlague des prisonniers réduits à l’état de troupeau. A la différence de Thérèse (Emmanuelle Riva), Nicole s’est murée dans l’indifférence animale à la souffrance des siens depuis le premier soir où elle entrevit ses parents parmi d’autres prisonniers poussés nus vers la mort. Elle parfait même la mésalliance en sympathisant avec un de ses bourreaux, pour sauver sa peau et manger à sa faim.

    kapo polémique

    Mais l’arrivée au camp d’un groupe de prisonniers Russes est le signe annonciateur de changements, en éveillant l’espérance d’une libération collective par l’armée rouge en même temps qu’une idylle se noue entre la kapo et un jeune soldat ténébreux et rebelle, Sasha (Laurent Terzieff). Le ressort classique du sentiment amoureux suffit à lézarder la cuirasse d’insensibilité à autrui condition de la survie et ouvre à l’héroïne les portes du sacrifice et de la rédemption.

    kapo liaison

    Kapo met en scène les rituels de la barbarie ordinaire dans un camp de concentration avec une tonalité digne d’un quasi documentaire adossé aux portraits sombres et ambivalents de prisonniers et d’auxiliaires des nazis. Cette alchimie propre au talent de Pontecorvo culminera avec son chef d’œuvre, la bataille d’Alger, exemplaire d’impartialité dans la transposition historique. Cette osmose idéale entre fiction et réalité issue du néo-réalisme italien s’éteint dans les années soixante sous l’influence du cinéma américain soucieux de faire disparaître des écrans un affichage trop violent des souffrances du corps social, sa paupérisation de nature à frapper la conscience politique, au profit d’une industrie du loisir plus en phase avec le système capitaliste.

     

     

     

     

     


  5. The land of hope

    juin 21, 2013 by Jacques

     

    Réalisé par Sion Son

    Avec: Isao Natsuyagi, Jun Murakami, Megumi Kagurazaka…

     

    Au village de Nagashima dont le patronyme sous entend celui des agglomérations irradiées en 1945, deux voisins, producteur de lait et maraîcher préparent leurs expéditions en famille quand survient un tremblement de terre aux effets domestiques mineurs, meubles renversés et vaisselle cassées mais aux dégâts industriels majeurs, un champignon de fumée de sinistre mémoire exhalant de la centrale nucléaire qui a explosé à l’horizon. Aussitôt les autorités installent dans l’urgence une barrière et un cordon sanitaire dans un rayon arbitraire de 20 kilomètres qui coupe le village en deux et en deçà duquel il faut évacuer. L’éleveur décide de rester sur ses terres, auprès de ses arbres, avec son épouse à la raison chancelante, résolu à subir jusqu’au terme une destinée maudite dans un environnement dont il a pressenti avant tous, le caractère fatal. Mais il commande, en patriarche protecteur, à sa belle fille enceinte et à son jeune fils de fuir les lieux du sinistre , en leur léguant ce qui n’a plus de sens sur place, l’instrument qui déjoue toutes les rhétoriques officielles, un compteur geiger.

     

    Le jeune couple se résout à l’errance des réfugiés hébergés d’urgence dans la promiscuité des gymnases, lieux de concentration de toutes les peurs, les frustrations et les rancœurs. Là où un employé de la centrale, devient l’idéal bouc émissaire, les autorités censées répondre au besoin d’information, brillant par leur absence. L’individu pris à partie se défend en invoquant un modèle de société où chacun exige sa plaque de cuisson électrique. Ainsi confinée, l’angoisse s’estompe et la normalité retrouve ses droits lorsque chaque famille est dotée d’un appartement décent équipé d’une télévision qui rassure de ses émissions lénifiantes. Alors il est conseillé à tous d’enlever le masque, de respirer, de circuler et de consommer sereinement! Seule la future maman qui, avertie des risques de contamination du lait maternel par le césium et documentée sur les méfaits de la radioactivité fait de la résistance, en circulant en ville, au supermarché, équipée d’une combinaison étanche.

    the land of hope combinaison

     

    Enclin à s’aligner sur le conformisme généralisé des habitants, c’est à dire à considérer l’accident clôt tel un mauvais cauchemar dans la perspective d’une vie renouvelée, débarrassée avec le temps passé, des miasmes du sinistre, le mari toutefois finira par se ranger à la sagesse paternelle et à la prudence féminine en fuyant à l’autre extrémité du pays, persuadé grâce au crépitement de son appareil, d’une stratégie officielle du mensonge qui assure la paix sociale face aux méfaits du nucléaire.

     

    Dans un Japon insulaire, rien n’échappe de fait à la pollution radioactive, le film révélant cette vérité que seules découvrent les familles opiniâtres. La terre est définitivement contaminée et les habitants quoi qu’ils fassent subiront les plus néfastes conséquences de cette invisible pollution. Passée sous silence depuis Fukushima, l’augmentation du nombre de cancers du foie ou de la thyroïde ne préoccupe semble-t-il qu’une minorité équipée de détecteurs, mais y a t-il vraiment une autre alternative que de vivre avec la radioactivité présente même là où on se croit à l’abri! Le conformisme majoritaire, cette politique de l’autruche, ne serait en définitive que l’autre versant d’un sentiment commun à tous, la résignation.

    the land of hope ruine

     

    The land of hope mêle à ce noir constat des images étonnamment souriantes, celle enchanteresse de ces vieux parents venus dans les ruines de la ville irradiée, danser comme jadis, la danse des morts, une ode aux semailles et à la germination, celle touchante d’une demande en mariage dans la fantasmagorie des décombres, celle irréelle d’ enfants en quête d’un disque des Beatles dans les maisons dévastées. L’action des autorités confine toujours à l’absurde et au ridicule comme cet ordre transmis à l’éleveur réfractaire d’abattre un troupeau d’une soixantaine de vaches, un massacre inconcevable dans une étable modèle, que le spectateur de verra pas mais qui condamne le fermier victime d’une si violente dépossession au suicide avec son épouse.

    the land of hope couple et fleurs

     

    Le film de Sion Son apparaît comme le fidèle décalque du drame de Fukushima où furent minimisés par les autorités dépassées par l’ampleur du sinistre, les impacts de la contamination pour la population. Depuis, les normes de protection environnementale ont été relevées, piètre rempart contre l’appétit des promoteurs d’industries pourvoyeuses de si modernes bienfaits aux effets potentiellement malfaisants: l’enfer est souvent pavé des meilleures intentions!

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  6. La chasse

    mai 25, 2013 by Jacques

    Réalisé par Thomas Vinterberg
    Avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Annika Wedderkopp…

     

    Munis de fusils à lunettes, les hommes du village se sont répandus dans la forêt traquant le daim élégant et Lucas (Mads Mikkelsen), apercevant le premier, un haut-bois aux aguets attentif et méfiant a tiré en pleine tête, renouvelant sans sourciller un rituel d’automne conclu par un banquet copieusement arrosé au couronnement du sacrifice, expression virile de la fraternité des chasseurs sur la dépouille du gracieux gibier.

    Mais Lucas, visage émacié, lunettes d’intello, fantassin esseulé et combatif pour récupérer la garde de son fils après un divorce, est bientôt à son tour dans la fausse sérénité d’une petite ville, l’objet d’une sordide chasse à l’homme, prof déclassé, animateur trop singulier d’un jardin d’enfants, trop fragile de tendresse spontanée, trop investit dans la prise en charge affective de ses pensionnaires.

    Il a suffit que Klara, la petite fille délaissée de son meilleur ami, amoureuse de leur complicité déchante et l’accuse d’avoir, projetant une image porno entrevue, montré son zizi dressé comme une trique, pour emballer le processus de l’exclusion, de la condamnation et de la mise à mort.

    la chasse mere et fille

    Comme dans l’affaire d’Outreau, la parole de l’enfant est sacralisée, les éducateurs s’avérant inaptes à déjouer l’imagination fantasmagorique de l’enfant, sa faculté de mentir effrontément pour demeurer le centre d’intérêt d’adultes relayant sans la moindre retenue la parole qui incrimine, sans réagir aucunement à celle qui disculpe. Victime d’accusations en rafales toutes démenties par l’enquête policière, Lucas relâché par la justice demeure le monstre absolu chassé des lieux publics et traqué jusqu’à son domicile. Et c’est en animal blessé qu’il tentera à l’église le soir de Noël de trouver le salut en réveillant une pulsion sacrifiée dans cette aventure, l’instinct fraternel.

    la chasse amitié

    Thomas Vinterberg signe un violent réquisitoire en dépeignant la quiétude trompeuse d’une petite ville aux pinèdes giboyeuses, inoffensive sous la neige mais si étrangement prompte à s’enflammer contre l’un des siens et à s’engager dans le tourbillon de la haine et de folie. Une petite ville au comportement totalitaire. Le propre jeune fils de Lucas, Marcus qui se pose en défenseur, est molesté et le chien de compagnie, massacré selon une mise en scène d’un autre âge. On frémit à l’idée que nul n’est à l’abri d’une rumeur et d’en subir le martyr.

    Héros christique de cette histoire, Mads Mikkelsen ( puscher, le guerrier silencieux) traverse les épreuves d’un véritable chemin de croix, révélatrices d’un milieu preste à libérer jusqu’à la scène finale, ses plus noires pulsions contre un bouc émissaire!

     

     

     

     


  7. Mud – Sur les rives du Mississippi

    mai 7, 2013 by Jacques

    Réalisé par Jeff Nichols

    Avec Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Jacob Lofland, Sarah Paulson, Sam Shepard, Reese Witherspoon

    A l’embouchure du fleuve géant Mississippi échouent les sédiments de la civilisation américaine, un ventilateur neuf, un collier de perles égarés entre les coques et les huîtres dans la vase qui obstrue les chenaux vernaculaires parsemés d’îles inhospitalières, infestées de serpents. Toujours à la merci d’une inondation, le bayou dissimule des familles de pêcheurs marquées du sceau de la déréliction et de la désillusion, vivant dans des habitats flottants précaires d’où s’échappent en canot, deux adolescents de 15 ans, en quête d’aventures de trésors et d’espérance, Ellis et Neckbone, comme les héros de Mark Twain, fuyant l’enfermement et le désamour.

    Abordant un îlot perdu, ils découvrent un bateau perché dans un arbre et son mystérieux occupant, Mud, fascinant Robinson à l’épaisse chevelure, au corps buriné revêtu de tatouages censés protéger du mauvais sort, les légendaires morsures de serpents venimeux et flanqué aussi d’un pistolet bien réel sous la chemise pour se préserver peut-être de morsures plus humaines.

    Plutôt que de fuir le vagabond, les enfants décident d’aider le réfugié à remettre à flot le petit yacht, pari technique improbable s’il n’était porté par un défi plus grand encore, le sauvetage d’une destinée amoureuse, celle des contes de l’enfance, qui ferait pièce à la réalité d’un milieu amphibie poisseux. Mais Jennifer, la femme aimée qui doit disparaître avec Mud à cause d’un meurtre, n’a rien d’une Vestale capable de vivre une passion idéalisée depuis l’enfance!

    mud sam

     

    Sur les rives du Mississippi aborde avec maîtrise la question vitale de la contagion des comportements dans un écosystème en voie d’extinction. Ellis et Neckbone, victimes associées par les mêmes carences familiales s’identifient au combat d’un grand frère esseulé et mobilisent tout leur courage et leur ingéniosité pour que triomphe enfin la chimère amoureuse. Peine perdue! Les ravages viennent de l’idée surélevée que l’on se fait d’autrui. Faut-il croire ou pas à l’amour d’une femme, Jeff Nichols laisse accroire à l’alchimie du creuset des lieux de vie. D’abord réticent au déménagement, Ellis, riche d’une expérience qui a rompu le sortilège des enfants en proie au bayou, croisant l’attention d’une jeune fille, découvre une raison de croire aux lendemains heureux au pied de son nouvel immeuble! Car le monde qui s’éteint là, dans le delta d’un fleuve n’appartient qu’aux adultes capables de réveiller la sordide chasse nocturne à l’homme, propre aux États du Sud  cristallisée en  une hallucinante, blafarde et violente séquence finale de tir aux pigeons, légitimation troublante de la souveraineté de l’arme à feu, au service de la rédemption des exclus.


  8. The place behond the pines

    mars 29, 2013 by Jacques

    Réalisé par Derek Cianfrance

    Avec: Ryan Gosling, Bradley Cooper, Eva Mendes …

    A mesure que le cascadeur approche du lieu de sa performance hors norme, l’apparence taillée au monde des forains, des signes cabalistiques autour du cou et un poignard sur la pommette gauche, gage d’une force nouvelle issue d’un rituel de renaissance,  la tension musicale s’accroît avec la même intensité à l’approche du ring, développée dans the Wrestler,  par Darren Aronofsky. Impavide avant l’exploit, Luke (Ryan Gosling) lance sa moto, sa marque de fabrique, dans une boule de fer grillagée où vont tournoyer en tous sens deux autres bécanes, chaque pilote accélérant la vitesse de ses arabesques jusqu’au vertige du spectateur. C’est le clou de la fête foraine, le spectacle de tous les dangers.

    Or, Luke qui en Ville a renoué avec  une petite amie de passage, Romina (Eva Mendes)  lui  découvre un petit garçon d’un an dont il est le père, et qu’il veut assumer, prêt à changer radicalement de vie en caressant le rêve d’une tendre paternité qu’il n’a pas connu. Mais la jeune femme rangée, au côté d’un compagnon socialement intégré, ne veut plus de ce père au corps revêtu de stigmates hors du commun et d’un maillot de corps troué,  qui fascine, inquiète et laisse incrédule.  Luke trouve alors refuge auprès d’un mécanicien à l’âme cabossée qui devient son complice dans des braquages de banques, puisant dans les tiroirs caisses de quoi nourrir, indifférent aux risques, son idéal de paternité.

    Bientôt, le temps se gâte entre le père nourricier et le père putatif ignorant des codes sociaux, puis entre les comparses quand le plus rusé veut décrocher à temps, Luke demeurant prisonnier de son identité addictive, comme le Driver de Nicolas Winding Refn, nourrit à l’adrénaline et surestimant sa capacité de fuir les lieux de pillage grâce à sa science du volant.

    Car un braquage qui s’éternise, un démarrage entravé de la motocyclette, et un jeune flic tenace, plus chanceux que d’autres met fin à la cavale du jeune voleur.

    the place behond bradley

    Une porte qui s’ouvre, un destin qui bascule et la narration change brusquement de camp, pour se focaliser  sur le portrait du flic héroïque, Avery Cross (Bradley Cooper), calculateur pétri d’ambition, tétanisé par l’aura de la position paternelle, juge à la Cour Suprême. La dénonciation d’un réseau de corruption interne à la Police, vaste entreprise toujours inscrite sur le fil du rasoir, consolide son auréole vertueuse et lui ouvre les portes d’une candidature au poste de Procureur de l’État.

    Nouvelle projection, 15 ans plus tard, mettant en scène les propres fils du criminel à la figure noircie mais héroïque et virtuose, et du policier carriériste, aveugle aux siens,  à la blancheur rongée par la culpabilité. Les deux lycéens, en prise avec un même démon,  les carences de la figure paternelle et le déracinement affectif  dévorant jusqu’à l’auto-destruction, s’entre-déchirent.

    the place behond fils

    The place behond the pines révèle les méfaits du conditionnement lié aux failles de la transmission paternelle dans le huis clos des lieux de vie, villa prestigieuse, pavillon modeste ou caravane désolée. Les acteurs de ce drame, prisonniers de leur solitude dérivent jusqu’au paroxysme du danger dans une cité cernée de pinèdes étouffantes. La folie menace à tous les étages de la hiérarchie sociale compromettant la possibilité de se faire une place au soleil. Cianfrance dépeint aussi les arcanes de la corruption au sein de l’institution policière combattue par le levier politicien, seul capable  d’établir un rapport de force salvateur.

     

     


  9. Amour

    novembre 30, 2012 by Jacques

    Réalisé par Michael Haneke

    Avec Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Isabelle Huppert

    Octogénaires, Anne (Emmanuelle Riva) et Georges (Jean Louis Trintignant), mènent l’existence paisible d’un couple de lettrés, anciens professeurs de musique, unis par un même amour des arts, elle jetant sur toute chose un regard lumineux et subtil lui enluminant le quotidien de ses récits cocasses et distanciés, et qui heureux d’une soirée de concert au théâtre des Champs Élysée, prendrait bien un dernier verre avant le coucher, pour s’entendre répliquer avec une douce ironie, «fais comme chez toi».

    la conversation sereine du petit déjeuner ritualisé autour d’un œuf à la coque est interrompue pourtant, Anne faisant montre d’une soudaine et inhabituelle paralysie de l’attention, d’une aphasie inquiétante comme un signe avant coureur. Quelques semaines plus tard, opérée de l’artère carotide, Anne regagne son appartement en chaise roulante, paralysée du côté droit, refusant à l’avenir toute hospitalisation synonyme de dépossession. D’abord hésitant, Georges s’engage dans un pacte conforme à l’éthique de solidarité du couple, et consent, en responsabilité au bouleversement des conditions de la vie commune.

    Et pour tenter de freiner l’essor de la maladie, Georges devient aide soignant au quotidien, obligeant la patiente à faire quelques pas, l’enlaçant en un tango à la fois digne et pathétique et change un matin sans sourciller, la robe de nuit trempée par une crise d’énurésie. Puis quand les lésions cérébrales s’accentuent et la démence gagne, il faut nourrir le conjoint de purées agrémentées de jus de pêche, donner le biberon, le bain, peigner, poser même les couches culottes, étendre la crème contre les escarres, vaincre les réticences de celle qui encore un brin lucide ne veut plus se nourrir pour en finir puis quand la folie s’accentue, apaiser les plaintes et les angoisses. Le fardeau de la prise en charge continuelle devient si lourd qu’une infirmière vient en renfort puis une seconde bientôt récusée pour inaptitude au dévouement.

    Georges s’enfonce peu à peu dans la spirale orgueilleuse d’une prise en charge physique totale, moyennant quelques soutiens extérieurs qui lui vident le portefeuille. Sa propre fille Eva (Isabelle Huppert) témoin gênante de la déréliction du foyer est tenue à l’écart selon une logique mortifère d’auto-protection. L’opulent intérieur agencé pour l’activité intellectuelle et le repos de l’esprit, se vide alors de son sens, donnant le spectacle d’un huis clos sordide et du chaos qu’un cauchemar avait préfiguré en forme d’ultime avertissement du subconscient. Mais Georges est enchaîné à son double, entraîné par son dévouement obstiné, vers la démence! Un pigeon trop curieux devient une sorte de doudou symptôme d’un sentiment de solitude névrosé et le récit de cette capture est consigné dans un cahier d’écolier, révélateur d’un besoin maladif de soliloquer.

    A la manière d’un scientifique balayant sous le microscope l’échantillonnage d’un tissu pour en mesurer tous les composants, Michael Hanneke observe et décrit avec une glaçante précision le processus de marginalisation d’un couple qui ne s’est crée que pour lui même, prisonnier de son univers esthétisant, écartant même sa progéniture, réfractaire à l’hospitalisation ou aux enterrements des amis, pratique sociale jugée insane.

    Présent tout au long d’une vie de couple, l’amour construit des raisonnements. Comment conclure une existence commune sous la menace d’une pathologie mortelle? Sans enfants, André Gorz fit le choix du suicide avec sa femme Dorine. «Quelques jours de printemps» affiche le même besoin d’un terme provoqué pour demeurer vivant et digne jusqu’au bout. Sous le verre grossissant d’une effroyable caméra, Georges et Anne sont quand à eux, les acteurs consentants d’un drame sordide.

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  10. Quand passent les cigognes

    novembre 17, 2012 by Jacques

    Réalisé par Mikhail Kalatozov
    Avec
    Tatiana Samoilova, Alexei Batalov, Alexander Chvorine

    Penchés au garde-fou d’un pont sur la Moskova étale sous un ciel lumineux mais lourd, chantant une comptine au passage d’un vol de grues sous les nuages, gambadant et sautillant d’un cœur joyeux comme l’ écureuil entre les arbres d’une promenade, mimant une marelle sur les bandes routières, et, jusque dans l’escalier majestueux du logis, Veronika et Boris encore étudiants, folâtrent amoureusement dans les rues de Moscou par un bel après-midi de Juin 1941. «Quand passent les cigognes» emmène le spectateur dans une sarabande d’images dont le tempo narratif tour à tour léger ou dramatique étincelle et caractérise le film de Mikhail Kalatozov.

    La capitale offrant aux amoureux son espace urbain comme terrain de jeux, brutalement doit barricader ses principaux édifices publics de plots d’aciers défensifs, quand l’Allemagne envahit l’Union Soviétique le 22 Juin, contraignant chacun à une prise de position. Boris et Stepan son ami proche, s’engagent dans l’armée rouge, habités par une volonté patriotique qui bouleverse toutes les perspectives individuelles.

    Enrôlé pour le front, Boris marche au pas, au point de ralliement sans apercevoir sa jolie fée Véronika qui pourtant court à sa recherche, le long des grilles de la gare, bousculant la foule innombrable de ceux qui se disent adieu. Par quels prodiges la caméra se défait-elle de tous les obstacles pour soutenir une amoureuse au désespoir!

    Alors que pleuvent les bombes sur le logis où ils sont seuls, le cousin Mark musicien planqué, amoureux de Véronika la poursuit de ses assiduités jusqu’à ce qu’elle succombe, hébétée, épouvantée et dépassée par les événements, le fracas des obus, les vitres brisées, l’obscurité génératrice d’angoisse. Mortifiée par cet instant d’abandon, elle épouse son séducteur pour se punir de sa coupable trahison.

    A Smolensk, Boris recherche pour son bataillon encerclé par les Allemands une issue, dans la boue d’un marécage, portant sur le dos un frère d’arme blessé et boxé un peu plus tôt pour ses supputations graveleuses sur la photo de la sublime Véronika, quand une détonation le couche sur le dos: aux yeux du mourant, les nuages suggèrent alors le voile de la mariée et le défilé d’une noce rêvée en images mentales se projette dans son ultime refuge, le ciel.

    A l’arrière, Mark qui anime au piano les soirées friponnes d’apparatchiks embusqués, est chassé par son épouse dégoûtée de tant de veulerie égocentrique quand d’autres compatriotes à la guerre «perdent bras et jambes».

    A l’hôpital Fiodor, médecin chef, père de Boris qui a recueilli Véronika, houspille un blessé désespéré par la défection de sa fiancée, en proférant que la trahison de l’épreuve du temps est la marque «des cœurs d’artichaut» indignes des héros soldats.

    Cette diatribe qui a la force expiatoire de la tirade de Raimu dans «la femme du boulanger» achève de déstabiliser la jeune infirmière, héroïne culpabilisée prête au terme d’une course folle le long du ballast à se jeter sous un train, filmé en parallèle dans son angoissante progression, quand un enfant perdu sans sa mère, qui manque de périr sous les roues d’un camion, la détourne de son geste, ouvrant la perspective d’une rédemption au service de plus meurtri que soi.

    Au retour des soldats victorieux, Véronika en larmes cherche dans la foule son fiancé disparu mais Stépan lui confirme la cruelle vérité et juché sur un wagon harangue la foule de ses concitoyens de propos emplis d’espérance mobilisatrice: la jeune femme apaise sa douleur en distribuant ses fleurs à la cantonade et reçoit l’hommage céleste d’un vol de grues gracieux, image de la fragilité revenant à la vie. l’expérience de la tragédie peut aider parfois à se reprendre en mains.

    Sans jamais succomber à l’hagiographie particulière des films de propagande soviétique, quand passent les cigognes s’attache au destin d’une famille moscovite dont le parcours promis au bonheur individuel et à la réussite sociale se heurte de plein fouet aux réalités tragiques de l’invasion allemande, métamorphosant tous les comportements, des plus dignes aux plus lâches. Le classicisme de la dramaturgie, son romantisme aussi sont ici sublimés par la narration cinématographique et son travail d’orfèvrerie, du cadrage des espaces urbains valorisant le scénario, le jeu et la désinvolture prénuptiale, les ruines, la boue, la mort, au rôle du mouvement utilisé comme le ressort du suspense, courses croisées du train et de la jeune femme, marqueur d’un temps joyeux avant guerre, accéléré dans les cœurs lors des départs et des retours et suspendu dans la mort. Il en va également ainsi du vol des grues du début et de fin, symbole d’espérance (la traduction du mot russe n’était pas indiquée pour le titre du film). Une telle maestria digne d’un autre maître du cinéma, Orson Welles, a valu à son auteur la palme d’or au festival de Cannes en 1958. Une palme qui aurait du ouvrir à l’héroïne aux traits si purs une carrière internationale plus légitime que celle de tant de beautés fardées de vanité.