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‘Drame’ Category

  1. Une belle fin

    octobre 31, 2015 by Jacques

    Réalisé par Uberto Pasolini

    Avec Eddie Marsan, Joanne Frogatt, Karen Drury…

    Les rites funéraires éclairent l’évolution de nos pratiques sociales, la crémation gagnant peu à peu du terrain sur l’enterrement à mesure que le principe laïc dépossède le pouvoir religieux, mais l’hommage au défunt en cercueil ou en urne demeure un trait de notre humanité. En France pourtant, le trépassé désargenté  est enterré par les Mairies au carré des indigents à l’issue d’une brève enquête d’état civil des polices municipales et la recherche parentèle se limite à la consultation des fichiers. Chez les anglicans en revanche, le décès d’un anonyme fait l’objet  d’une prise en charge à la philanthropie surprenante. Les services municipaux anglo-saxons des pompes funèbres conduisent en  parfaits détectives,  la recherche de parents ou d’amis susceptibles d’accompagner le défunt dans sa dernière demeure ou avant toute dispersion des cendres.

    Une belle fin d’Uberto Pasolini nous éclaire sur le rituel insolite concluant le décès des solitaires outre-manche, sombre rappel des abandons consentis par nous-mêmes,  révélés en France en 2003 lors d’une semaine de canicule.

    John May (Eddie Marsan) porte en lui une valeur cardinale mais obsolète en ces temps de rackets financiers, la conscience professionnelle! A quarante quatre ans, ce célibataire goguelin occupe au service des inhumations,  un petit bureau au sous-sol de l’hôtel de Ville ainsi qu’un modeste appartement d’où il prolonge ses investigations afin de conduire dans leur ultime demeure les défunts isolés oubliés ou reniés qu’il a charge d’inhumer,  accompagnés  des anciens proches disparus  au fil du temps ou des déconvenues.

    une belle fin groupe

    Cet homme à l’exquise méticulosité en gabardine, à l’inlassable cartable se heurte à  l’indifférence polie des entourages et accompagne toujours  seul le pasteur aux obsèques du défunt dont il rétablit la dignité à travers l’évocation nécrologique, modèle de délicatesse  inspirée des photos souvenirs récoltées au domicile du décédé, en combinaison d’hygiène. Mais son perfectionnisme anachronique, son abnégation désuète finit par agacer la hiérarchie soucieuse de réduire les procédures et les coûts: il est licencié sans vergogne au terme d’un ultime dossier de trois jours, les funérailles de Billy Stoke,  son vis à vis d’immeuble et d’étage et pourtant inconnu de lui!

    une belle fin couple

    En fait, l’exacte projection de sa propre solitude! May va donc se surpasser une dernière fois, entrevoyant même la possibilité du bonheur à la rencontre de  Kelly (Joanne Froggatt)  la fille de Stoke si le destin n’était amer pour les êtres délaissés, à la conscience pure.

    De toute la puissance de son intériorité, Eddie Marsan incarne à merveille cet employé d’apparence falot doté d’une humanité confondante, véritable perle qui s’ignore dans le domaine du traitement de la mort des exilés, des isolés ou des sauvages. 

    Pasolini traite le sujet sur un mode mineur, modeste, en écartant le spectaculaire et la dramaturgie conférant au récit l’allure d’une fable parfaitement adaptée à son contenu altruiste et mélancolique.

     

     

     

     

     

     

     


  2. L’épreuve

    juillet 4, 2015 by Jacques

    Réalisé par Erik Poppe

    Avec Juliette Binoche, Nikolaj Coster-Waldau, Lauryn Canny…

    Ainsi que le démineur, le photographe de guerre entre dans la catégorie controversée des professions à risques. Comment trouver l’équilibre avec une vie familiale censée, quand au bout du sacerdoce humanitaire qu’exercent ces passionnés du sauvetage ou du témoignage sur la réalité des conflits, il y a le sacrifice possible de sa propre vie! Faut-il renoncer à sa passion pour se ranger à la vie ordinaire?

    Comme démineurs de Kathryn Bigelow avait su révéler une certaine addiction de l’homme pour les situations professionnelles à hauts risques, l’épreuve d’Erik Poppe évoque aussi magnifiquement la passion d’une photographe de guerre internationalement reconnue, Rebecca (Juliette Binoche) pour les reportages  chocs dans l’épicentre des conflits armés les plus sanglants. A Kaboul les préparatifs d’un attentat suicide sont ainsi mitraillés jusqu’à plus soif,  l’appareil photo formant un écran protecteur de la tension qui s’accroît à mesure que le convoi emmène sur les lieux du supplice et de dévastation, une femme martyr bardée d’une ceinture d’explosif.  La conscience de la photographe ne se réveillant qu’ à l’approche du marché à la vue des enfants, futures victimes qu’elle tente d’écarter en tout dernier ressort du convoi mortel.

    l'épreuve

    Grièvement blessée dans l’explosion, Rebecca retrouve sa famille Irlandaise et son mari Marcus paisible biologiste marin qui la somme avec sa fille aînée d’abandonner sa profession, lassé de vivre dans l’attente angoissée. Le témoignage des souffrances humaines vaut-il le risque d’une vie! Rebecca ne se pose pas la question, armée de son précieux appareil au cœur du champ de bataille. En visite dans un camp de réfugiés Somaliens apparemment sécurisé, elle confie sa propre fille qui l’accompagne aux humanitaires qui s’effacent  quand éclate une effroyable tuerie inter-ethnique qu’elle photographie en gros plans!

    Mais être témoin c’est aussi être voyeur, Rebecca prend tardivement conscience de l’horreur qui se déroule sous ses yeux en assistant de retour à Kaboul aux prémices d’un autre attentat suicide, celui d’une  fillette.

    Juliette Binoche interprète avec intensité une professionnelle passionnée dont les reportages photos consacrés par les médias internationaux les plus prestigieux ne sont des performances qu’aux prix de risques toujours accrus mais dont les témoignages produisent des effets sociaux et politiques. Ainsi du camp de réfugiés désormais protégé par les autorités. Si l’acte de bravoure maternel fait depuis l’admiration de sa progéniture, le renom d’une situation professionnelle vaut-il durablement le sacrifice  de la vie privée! Erik Poppe ne tranche pas l’issue du dilemme qui hante le film même si on ressent le malaise qui s’empare de l’héroïne au vertige de la vie quotidienne, un décalage qu’éprouvait aussi le lieutenant James, démineur en Irak, de retour dans la vie civile…

     

     

     

     

     


  3. Hope

    mars 3, 2015 by Jacques

    Réalisé par Boris Lojkine

    Avec Justin Wang, Endurance Newton, Dieudonne Bertrand Balo’o, Bobby Igiebor…

    L’idéal d’une France patrie des droits de l’homme et terre d’asile selon les principes issus de la Révolution française n’est plus qu’une image d’Épinal à l’heure des codifications de l’espace Schengen, des centres de rétentions et du refoulement musclé des clandestins, hommes femmes ou … enfants. L’africain sans papiers sert d’épouvantail à la progression d’une idéologie de rejet de l’autre et la fermeté à son endroit prévaut sur la bienveillance à droite comme à gauche comme en témoigne l’ensemble des traités européens votés par les partis de gouvernement français pour « lutter contre » l’immigration clandestine. Cette politique de la « défense des frontières » passe sous silence les causes profondes des drames subis par les anciennes colonies sous régimes despotiques que les puissances occidentales économiquement intéressées soutiennent, leur bellicisme foncier qui favorise les marchands d’armes, le pillage des ressources par les multinationales américaines ou européennes. Hormis une caste de notables corrompus, le peuple manque de tout, de sécurité, de travail, de nourriture, d’eau. Aussi les jeunes Nigériens, Congolais ou Camerounais font-ils le choix ultime de s’expatrier au péril de leur vie vers un eldorado imaginaire comme la France où chacun pourra manger à sa faim.  Hope raconte la sidérante odyssée de ces migrants à travers le Sahara jusqu’à la rive marocaine et l’embarquement dans un petit bateau vers l’Espagne.

    hope

    On y découvre un véritable chemin de croix que l’occidental fervent de pérambulations balisées genre marathon des sables ou randonnée de Saint Jacques de Compostelle ne peut guère concevoir tant la violence est omniprésente, dans le désert ou les villes traversées. Les migrants voyagent en groupe pour se protéger des sévices des pillards. Parmi eux, une jeune femme Hope (Endurance Newton), qui repérée lors d’un barrage de nuit est violée par les militaires. Au petit jour, Léonard (Justin Wang) la prend sous son aile mais pour servir de monnaie d’échange à l’arrivée en Ville, afin de s’adjuger les faux papiers et les services d’un passeur de frontière. Toujours à la merci de la police algérienne ou marocaine, les migrants se réfugient selon leur nationalité dans des squats constitués de maisons ou d’usines abandonnées dirigés par un chairman véritable chef de gang qu’il faut rétribuer par tous moyens, larcins ou prostitution. A cause des rafles, l’insécurité est aussi grande dans les forêts occupées par ces mêmes clandestins postés dans les zones frontalières. Le péril est également mortel au franchissement des frontières de barbelés sans parler de la traversée en mer.

    hope couple

    Boris Lojkine filme cette effrayante aventure avec un réalisme jamais montré à l’écran. La capacité d’endurance des migrants à vivre un tel enfer donne la mesure de la puissance d’attraction mythique que Paris, Londres ou Berlin peuvent signifier dans la conscience d’un jeune Africain. A l’image de l’Amérique au 19ème siècle, les pays européens incarnent la terre promise comme remède aux difficultés dévastatrices subies au Mali, au Niger, au Tchad. L’exode et le risque d’y laisser sa peau sont entièrement assumés par ces baroudeurs du Sahara nantis pour seul bagage d’un petit sac à dos et d’un courage à toute épreuve. Au fil des déchirements du récit, Hope et Léonard d’abord unis par la seule conjoncture utilitaire bâtissent une complicité amoureuse qui renforce les chances de survivre au calvaire enduré. L’amour partagé est un atout pour le migrant clandestin dont le martyre n’est pas terminé…

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


  4. Qui vive

    décembre 20, 2014 by Jacques

    Réalisé par Marianne Tardieu

    Avec Reda Kateb, Adèle Exarchopoulos, Rashid Debbouze…

    Qui vive façonne le portrait d’un agent de sécurité toujours sur ses gardes à la porte d’un super marché, tenaillé par le doute à cause d’une mauvaise cravate, d’un excès de fermeté ou de mansuétude vis à vis des fraudeurs. Trentenaire, Chérif (Reda Kateb) est porteur d’un idéal plus élevé, signer après trois échecs, son entrée en école d’infirmiers. Pour l’heure, entre son désir de demeurer en phase avec ses potes de jeunesse, son identité passée et de faire triompher  ses aspirations individuelles, son identité rêvée, synonyme d’une incommunicable évasion, sa vie personnelle est plombée par sa situation sociale, hébergé chez les parents dans une cité qui l’a vu naître. Entre les immeubles HLM, certains baguenaudent le soir en bande, s’exercent aux menus larcins prélude à de futurs trafics, d’autres jouent au foot-ball porteur d’une image positive, à défaut de perspectives valorisantes. Chérif le doux, aimé des enfants dont il s’est occupé dans le cadre d’un petit boulot au Collège,  rencontre une animatrice du centre de loisirs Jenny (Adèle Exarchopoulos) une jolie artiste à ses heures, qui excelle au dessin et conçoit des animations sur ordinateur. Bonheur fugace, une bande de jeunes charrie le vigile sur son lieu de travail, reproche implicite d’une forme d’assimilation jalousée puis le provoque physiquement devant sa compagne, manière d’asservir à un processus de référence au quartier, la violence. Pour la défense de son intégrité sociale fragile, Chérif fait appel à son ami de toujours, un caïd  délinquant, Dedah ( Rashid Debbouze) capable de mettre un terme au harcèlement mais au risque d’enclencher un engrenage malfaisant.

    qui vive couple

    Les surfaces commerciales édifiantes parmi les pelouses au cœur de l’ancienne cité de transit réhabilitée, forment le symbole d’une société inaccessible. Braquer les enseignes, c’est prendre sa revanche pour qui a fait choix de sortir de la pénurie au moyen de la délinquance. Chérif lui, tente de s’insérer dignement ne fût-ce que par la petite porte. Mais, issu du même creuset que ses frères, il danse sur une corde raide jamais assuré de sa trajectoire, réussir haut la main son concours ou échouer menotté dans un commissariat de police! Et comment se comporter face aux plus jeunes qui menacent votre virile assurance, entravent votre cheminement et vous ramènent en arrière? Marianne Tardieu filme le parcours aléatoire d’un aspirant sincère à l’intégration sociale mais handicapé par le sentiment de n’être que le maillon faible de la chaîne. Reda Kateb visage ambivalent à la fois doux et marqué, incarne avec brio ce funambule plus à l’aise en survêtement qu’en costume, tourmenté par le choix des bonnes réponses aux enjeux professionnels. Sur le visage de ce grand comédien se lit ici toute la difficulté de devenir un lauréat, porteur des stigmates de la vie en « banlieue ».

     

     

     

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  5. Bande de filles

    novembre 29, 2014 by Jacques

    Réalisé par Céline Sciamma

    Avec Karidja Touré, Assa Sylla, Mariétou Touré, Lindsay Karamoh, Idrissa Diabaté…

    Depuis la fureur de vivre, peinture d’une révolte fondatrice contre l’autorité paternelle, le cinéma a multiplié au sein de la famille, de la cité ou de l’université, les angles de vues sur la question de l’émancipation de la jeunesse, entre malaise et violence (la haine), la mixité sociale (entre les murs), l’initiation amoureuse (la boume) jusqu’aux extrêmes, la dérive sanglante schizophrène  (Elephant) et la bouffonnerie régressive (Américan pie). Dans le sillon de l’esquive d’Abdellatif Kechiche, prodigue d’effets narratifs subtils et réalistes, Céline Sciamma (Tomboy) poursuit son analyse inspirée de la construction identitaire d’adolescentes en suivant les pérégrinations d’une bande de filles en banlieue parisienne.

    bande de fille vic

    L’entrée au Lycée barrée par de faibles résultats scolaires, un frère aîné tyrannique, seule figure patriarcale dans un foyer bruyant, un appartement au sommet d’une tour, une mère absorbée par son métier de femme de ménage, la charge domestique d’une petite sœur, Marième (Karidja Touré) vit à seize ans une intense déception quand elle croise une bande de filles également d’origine africaine, postée en vigie à la porte du Collège et gentiment provocatrice. Au contact des trois meneuses en rupture de banc scolaire, elle libère sa chevelure, se pare de vêtements de couleurs chapardés dans les grands magasins valorisant sa féminité, première étape de sa mue identitaire. La bande devient le substitut affectif aux carences familiales et la chambre d’hôtel louée, le refuge ou les corps se libèrent à l’unisson, dans le vertige de la danse, sur un tube de Rihanna et puis s’endorment agglutinés comme des chiots apaisés sur une litière. La délinquance affleure aussi, et le racket de collégiennes intimidées finance les trajets en RER vers la Capitale. Marième devenue Vic, Adiatou, Fily et Lady croisent dans le Métro ou le Snack d’autres bandes pour se défier aussitôt, se toiser verbalement. Le besoin d’affirmation engendre également des bagarres ritualisées entre doges jusqu’à l’humiliante défaite de la rivale diffusée sur You Tube. Vic qui a démontré son ascendant dans un combat de ce genre  s’émancipe d’avantage en perdant sa virginité tout en repoussant  la normalisation par le mariage,  reflet du stéréotype maternel.

    bande de fille danse

    « T’es qui toi », « c’est quoi ta vie », au delà du paraître, les protagonistes de bande de filles sont questionnées en profondeur par l’être et le devenir. La réalisatrice s’attarde sur l’itinéraire de Vic, enrôlée par un caïd, devenue dealeuse pour soirée branchée , un personnage endossé comme une identité à l’essai qui peut tourner court ou ouvrir la voie à la délinquance dure, à la prostitution.  Le passage de l’état d’adolescence à l’état adulte apparaît alors comme une succession  d’expériences initiatiques, un parcours d’obstacles pour celles empêchées très jeunes de « faire comme tout le monde ». A défaut d’institutions, la personnalité s’édifie au sein de la bande et s’émancipe au grand air de la tentation commune, la société de consommation. Bande de fille est une épure très fine de l’adolescence marginalisée socialement qui doit sa sincérité  à la spontanéité des interprètes non professionnelles.

     

     

     

     

     

     


  6. Geronimo

    novembre 18, 2014 by Jacques

    Réalisé par Tony Gatlif

    Avec Céline Sallette, Rachid Yous, David Murgia, Nailia Harzoune…

    Grâce à son aplomb, solitaire face aux adolescents dans les rues, les squats ou les bars, une éducatrice d’un quartier bouillonnant du Sud  est devenue Géronimo (Céline Sallette), une véritable chef de bande, capable de tancer d’un coup de tête, celui qui lui manque de respect, pour obtenir la confiance, faire passer des messages, immergée de jour comme de nuit dans son éprouvant métier.  Mais sa résistance sera mise à rude épreuve. Fuyant un mariage forcé, une mineure turque rejoint son amoureux appartenant à la communauté gitane. Cet enlèvement d’Hélène par Pâris provoque une guerre des clans que la jeune femme, missionnaire jusqu’au boutiste, veut conjurer.

    geronimo celine

    Dans les lieux désertés par la plupart des institutions, Céline Sallette incarne avec une énergie farouche voire messianique, l’ultime rempart de la sociabilité. A la manière de West Side Story, le drame ici fait la part belle à la chorégraphie des rixes entre les familles ennemies censées laver au couteau, torses nus et fiers, l’affront domestique. Tony Gatlif oppose à la passion croisée de Juliette et de Roméo, le poids de la tradition familiale, le mythe de la race purifiée par la vengeance et la folie homicide. Un film  traversé d’effusions poétiques filmées à travers les vagues, les oyats ou les cactus, de courses débridées et d’une bande son à la virtuosité tzigane.

    géronimo moto


  7. The homesman

    mai 24, 2014 by Jacques

    Réalisé par Tommy Lee  Jones

    Avec Tommy Lee Jones, Hilary Swank, John Lithgow, Grace Gummer, Meryl Streep…

    Les vastes plaines du Nebraska écrasées sous le blizzard en hiver et la canicule en été n’ont pas tenu les promesses du rêve américain pour les pionniers qui s’emparent d’une terre à exploiter au milieu du XIX siècle, dotée d’une simple cabane en terre crue faute de forêts ou de bosquets, d’un maigre bétail victime des épidémies, de récoltes souvent ravagées provoquant d’épouvantables famines. Le colon venu souvent seul défricher son lopin de terre n’a alors qu’une obsession,  trouver en ville une femme à épouser pour la ramener dans cet enfer de précarité en lui faisant miroiter une concession juteuse, l’engrosser pour avoir une marmaille autour de soi, précocement mise au travail du champ ou du logis selon le sexe. Les visites d’un pasteur itinérant qui s’efforce de consoler ses ouailles de leurs plaies et de faire lien entre les colons au temple, n’ont pas empêché trois femmes de fermiers, issues de régions plus hospitalières, parfois depuis le Nord de l’Europe, anéanties par les conditions de  vie  frustres, de sombrer peu à peu dans la névrose ou l’autisme, des pathologies aux effets pervers, auto-mutilations purificatrices, hystérie agressive ou infanticide du nourrisson… La petite colonie décide lors d’un office de confier ces malades à un asile d’aliénés à l’Ouest, aux confins du fleuve Missouri, en Iowa.

    the homesman hilary

    The homesman, le « rapatrieur » relate la longue et dangereuse aventure du convoyage de ces malheureuses sous la conduite de Mary Bee Cuddy (Hilary Swank), une jeune pionnière ancienne institutrice aussi rude à la tâche que raffinée culturellement mais dont la nature dénote dans un milieu mal dégrossi, singulière dans sa communauté, qui se désespère dans l’isolement de son célibat mais attentive aux autres en raison même d’une grande piété. Moyennant la promesse d’une importante rétribution, Mary s’adjuge l’assistance d’un boucanier de l’ouest américain  Georges Briggs (Tommy Lee Jones) qu’elle délivre d’une pendaison. Le sexagénaire intriguant puni d’avoir fait main basse sur la propriété d’autrui s’engage à tenir les rennes de ce saugrenu attelage sanitaire et le fusil si nécessaire;  De toute façon, à qui d’autre se fier dans un univers aussi vaste marqué par des confrontations encore primitives entre les humains!

    the homesman bataille

    Traversé de quelques séquences cocasses à la manière des frères Coen, le récit de Jones se veut comme une mise en abîme du mythe de la frontière de l’ouest américain, construit sur un déni d’humanité au nom de l’idéal masculin de domination des terres, un combat que Mary l’incomprise au cœur pur partage, déséquilibrée par son obsession de vaincre un célibat illégitime. Mais sur le terreau du sacrifice de ces défricheurs, une nouvelle Amérique émerge.  There will bee blood l’avait déjà montré, les églises préparent les esprits et le monde des affaires pourra prospérer, porte drapeau d’un nouveau mythe, le progrès.  Ici, une ville nouvelle va s’édifier en plein désert source de bonus confortables pour les futurs investisseurs. Exclu de ce paysage urbain en gestation, Briggs, la canaille, au total moins égoïste que bien des nantis fera parler le feu justicier de Sodome et Gomorrhe.

    the homesman incendie

     

     


  8. The immigrant

    janvier 9, 2014 by Jacques

    Réalisé par James Gray

    Avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix, Jeremy Renner…

    Petit fils Fils d’immigré Russe, James Gray consacre son dernier long métrage à la représentation de l’immigration européenne aux États-Unis, un thème à la fois constitutif de sa propre identité et au fondement de la civilisation américaine. Et le constat politique est sévère: le mythe d’une Amérique accueillante et éclairant le monde de ses valeurs est mis en pièces, le parcours sombre d’une jeune immigrante révèle une société désolidarisée où la corruption règne en maître au détriment des plus faibles, où l’argent roi est indispensable pour acheter sa liberté, l’argent gagné par tous les moyens, ou volé par la soubrette comme le policier véreux et raciste, tabassant un «sale youpin». En somme, la statue de la liberté qui trône à l’embouchure de l’Hudson (sous la brume) ne serait que le faux nez d’un pays livré au non droit, à la compromission et au règne du chacun pour soi…

    Deux sœurs orphelines et fusionnelles, Ewa et Magda fuyant la Pologne et ses pogroms débarquent à New York en 1921 parmi des milliers d’immigrants regroupés tel… un cheptel à la sélection. L’arrivée sur la terre promise apparaît semée d’embûches: Magda réputée malade est mise en quarantaine dans une cellule d’Ellis Island et sa sœur menacée d’expulsion faute d’une adresse d’accueil crédible. Familier de ce terminal portuaire regorgeant de néophytes misérables et sans défense. Bruno (Joaquin Phoenix) un prédateur, repère pour les besoins de son commerce, une beauté isolée et fragilisée après avoir monnayé le scénario noir. Il emmène Ewa (Marion Cotillard) dans un cabaret offrant en attraction des saynètes de filles dénudées, une atteinte aux bonnes mœurs tolérée dans un contexte de prohibition, avec la complaisance des principaux clients, bourgeois égrillards et débauchés.

    the immigrant

    Malmenée dans le cargo en proie à la promiscuité et piégée à terre, Ewa renonce à défendre sa chasteté condamnée à réunir une grosse somme d’argent pour libérer sa sœur, son idée fixe, sacerdotale. Le magicien Orlando (Jeremy Renner) qui n’a d’yeux que pour la jeune femme, lui offre une planche de salut inaccessible, la lointaine Californie. Une proposition témoignant d’un amour sincère ou d’une envie de contrecarrer les desseins de Bruno, son cousin, rival artistique et en séduction.

    Mais aussi funeste soit le destin, il n’est jamais entièrement désespéré: la femme pécheresse au visage de Madone parle la langue, signe d’une volonté d’intégration et refuse de capituler même en découvrant la dissolution des liens du sang avec les compatriotes parvenus. Tenir à autrui plus qu’à soi permet-il d’être sauvée, d’offrir la rédemption à la sortie de ce drame du début du vingtième siècle? Le volontarisme individuel triomphant de l’arbitraire est l’autre versant du mythe américain. James Gray rend hommage au réalisme social d’un Fellini, la séquence du pugilat jusqu’à la sortie de prison rappelle directement l’antagonisme du fou et de l’hercule de foire du film la strada, et Bruno au visage anéanti par l’aveu de sa culpabilité égale en intensité le masque de Zampano, dans la magistrale scène finale révélant un monstre éprouvé par un sentiment d’humanité. Invitée sur scène à exprimer son rêve d’Amérique, Ewa essuie un tombereau d’injures: c’est la plus chaude…, un dollar en levrette…, viens t’asseoir sur mon phare, liberté…, «rôle» qu’elle personnifie en tenant une lampe de mineur! Dans le droit fil des récits de Dickens ou Zola, le cinéaste développe la parabole d’une violente gestation, celle d’une petite polonaise angélique et vaillante qui traînée dans la boue, se relève intacte dans sa foi et ses valeurs, donnant la leçon à son diabolique mentor et finalement à sa terre d’asile.

     

     

     

     


  9. Pas de printemps pour Marnie

    novembre 16, 2013 by Jacques

    Réalisé par Alfred Hitchcock 

    Avec Tippi Hedren, Sean Connery, Diane Baker…

    Aucun cinéaste n’a su mieux qu’Alfred Hitchcock concevoir un film comme une projection onirique (la maison du Docteur Edwardes), filmé les travers psychiques (Psychose), le désir ou la peur (les oiseaux). L’art cinématographique est le résultat d’un processus au terme duquel le comportement physique des personnages à l’écran doit suggérer aussi un univers mental permettant au spectateur à travers les émotions ainsi incarnées de s’identifier au récit. C’est dans le film sorti en 1964, «pas de printemps pour Marnie» que l’analyse des manifestations de la psyché va trouver son meilleur terrain d’expression. La séquence introductive d’emblée, s’apparente à la projection d’un véritable rêve, un pur fantasme: sur un quai de gare silencieux et étrangement déserté, une femme de dos, chevelure d’ébène, drapée d’élégance dans un tailleur gris, portant valise et sac jaune, couleur de la trahison, serré contre l’aisselle, s’éloigne comme une apparition chimérique s’il n’y avait surmontant les talons aiguilles, la chair vivante de ses mollets.

    pas de printemps marnie

    Sitôt l’employeur dépouillé de sa trésorerie, l’héroïne change d’identité, d’apparence et de rôle en vue d’un nouveau larcin. En chevauchant sa jument Forio, la créature devenue blonde se libère d’une parenthèse de bonheur complice, avant de rendre visite au domicile maternel dans une ruelle dominée par la présence à quai, d’un sombre, pesant et emblématique cargo. Jessie, la petite voisine qui lui ouvre la porte a visiblement supplanté son aînée et en profite sournoisement. Appuyée sur une canne, la mise en pli forcée, la maman reçoit Marnie sa fille, avec une morne gouaille, dénigrant la coiffure ou le panier percé et le cadeau, une cravate en vison, ne parvient pas à établir une légitime connivence. Marnie qui se sent mal aimée essaie courageusement de comprendre les raisons du blocage affectif, mais une gifle clôt la discussion, la renvoyant à l’enfance, à son traumatisme, au secret familial enfoui.

    marnie au lit

    Marc Rutland qui a deviné l’employée indélicate d’un de ses fournisseurs, favorise toutefois son recrutement au sein de la maison d’édition dont il est copropriétaire, intrigué par l’élégance stricte et le charme sobre nimbés de propos si parfaitement affabulateurs. Au travail, Marnie a l’attention rivée sur le grand coffre fort vert du bureau directorial, son tapis de chance et la découverte de la combinaison appelée à satisfaire un irréfragable désir de s’adjuger une opulente liasse de billets de banque. A l’occasion d’un travail de secrétariat un samedi après-midi, son allure racée autant que ses répliques ironiques impressionnent Marc: ce trentenaire viril et veuf, passionné de zoologie testerait-il sa capacité de séduction sur l’impassible beauté à l’aspect virginal dans ses vêtements blancs! Un orage violent incendie le ciel et Marnie, tétanisée révèle alors le visage de la peur incontrôlée et paralysante, une fragilité soudaine qui la rend plus mystérieuse encore et plus attirante. Définitivement conquis, Marc invite la jeune femme à sa passion, le champ de course, écartant en protecteur un inopportun qui croit avoir reconnu Peggy Nicholson, et la visite surprise de la propriété familiale à l’heure du thé parachève le déploiement de la panoplie amoureuse.

    pas de printemps cheval 2

    La séquence du fric frac dans l’immeuble Rutland déserté manipule le spectateur en calibrant un suspense tout entier favorable à l’héroïne : la femme de ménage arrivée à l’étage, poussant la serpillière, va-t-elle surprendre la voleuse qui s’échappe discrètement du bureau, le sac à main bourré de coupures, ses hauts talons en poche dont l’un s’échappe d’avantage à chaque pas, pour tomber sur le carrelage, rompant l’ oppressant silence d’un grand bruit, sauf pour la dame heureusement âgée et sourde! La promenade à cheval rituelle d’après larcin est cette fois écourtée par Marc en personne, furieux d’avoir ainsi perdu la face, une sensation inconcevable pour ce dominant doté d’un flair exceptionnel, qui a fait diligence pour retrouver la fugitive, à partir de maigres indices dans le tissu des mensonges. Et le profil particulièrement complexe de la proie éveille chez le chasseur l’instinct d’apprivoisement: Marnie est bel et bien contrainte au mariage pour éviter la prison.

    pas de printemps viol

    Dans la soirée qui suit les noces sur un bateau de croisière, Marnie qui avait prévenu de sa différence, n’accepte pas d’être touchée. Son attitude virginale n’est pas feinte, l’élégance vestimentaire jusqu’à la robe de nuit fermée au cou est une protection contre l’atteinte sexuelle. Un soir, lassé d’être tenu à distance du lit conjugal, Marc accule son épouse à l’étreinte qu’elle subit dans un état cataleptique. Au petit matin, cet affront dégradant, insupportable, manque de peu d’être effacé à jamais mais Marnie est sauvée de la noyade. La chasteté devient la règle de conduite forcée du couple et la vie conjugale, un étau qui se resserre obligeant Marc à parer au danger d’une dénonciation par un client grugé, et à s’ériger en thérapeute. Réveillée par un cauchemar récurrent, la jeune femme accepte crânement de se livrer à un exercice de libre association, aiguille, épingle, eau, bain savon et Marc, peu ému par le ton cassant auto-protecteur (occupe toi de ta santé mentale) triomphe de l’aplomb factice car les mots sexe, rouge, suscitent la perte panique du contrôle de soi.

    marnie rouge

    Participant à une chasse à cour, Marnie sera une nouvelle fois victime des effets de sa névrose. Terrifiée par la mise à mort du renard, la couleur rouge sang des redingotes, elle s’enfuit, emballant sa jument qui se brise les pattes avant en franchissant un haut muret. La cavalière s’empare d’un pistolet, abat l’animal, et dans un état second, schizophrénique, veut fuir la situation en dévalisant le coffre des Rutland, mais sans pouvoir cette fois, se saisir des billets, paralysée par l’inhibition des facteurs déclenchant, la haine des hommes et la peur du manque! Au domicile de la mère de Marnie, prétendue morte, la confrontation avec Marc tourne à l’affrontement si violemment que Marnie, blottie au pied de l’escalier, de sa voix d’enfant de cinq ans, dans un état quasiment hallucinatoire, revit cette nuit d’orage occultée du meurtre d’un jeune marin. Catharsis rédemptrice, libérée de son traumatisme d’enfant, de sa posture de chasteté destinée inconsciemment à capter un amour maternel refoulé, Marnie peut espérer écarter le risque de poursuites judiciaires avec l’aide de son époux. Tandis que leur voiture démarre, sous les regards fixes d’un groupe d’enfants interrompant leur jeu, sur fond d’équipements portuaires, une sourde menace semble encore planer!

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    Pas de printemps pour Marnie a pris place dans l’histoire du cinéma comme un film majeur d’intrigue psychologique, une aventure au cœur de la psychanalyse ayant pour sujet la névrose d’une jeune femme cleptomane et sa difficile guérison, l’idée fixe du mari. Mais à considérer la multiplication des plans sublimant la blonde Marnie, associant coiffures et robes splendides, l’image néfaste et étouffante de la mère soulignée aussi dans psychose, celles particulièrement dérangeantes de la petite Jessie, ou des enfants chantant une comptine à la fin du scénario, on peut légitimement s’interroger aussi sur les obsessions propres au maître du suspense, ses désirs, son animosité, son intolérance… De Tippi Hedren la nouvelle Grace Kelly qui refusa ses avances, il brisa la carrière sur laquelle il détenait contractuellement les droits exclusifs. Les métiers du regard peuvent engendrer parfois, des formes d’aliénation…

    pas de printemps hitchcock

     

     

     

     

     


  10. Mon âme par toi guérie

    novembre 8, 2013 by Jacques

    Réalisé par François Dupeyron

    Avec Grégory Gadebois, Céline Sallette, Jean-Pierre Darroussin…

    Dans l’œuvre cinématographique de François Dupeyron la lumière céleste, est révélatrice souvent des disharmonies terrestres, les rayons du soleil apposent leur crudité sur des êtres humains assombris et désorientés. L’enjeu du film «c’est quoi la vie!» est de retrouver l’équilibre perdu entre le paysan et son milieu naturel sacrifié par la génération des pères: le soleil parfois, n’éclaire pas les hommes vainement, le fils surmonte la déchéance paternelle et parvient en considérant le monde qui l’entoure d’un œil nouveau à faire renaître la ferme abandonnée du grand-père à l’aide des vrais outils, la grâce et l’élan du cœur. «Mon âme par toi guérie» s’inscrit dans la même veine paradoxale: c’est sous un ciel radieux de bord de mer que les individus s’isolent et dépérissent.

    Fredi (Grégory Gadebois) a ainsi hérité de sa mère défunte le don de guérir par l’imposition des mains, mais refuse de soigner les vivants sauf peut-être la couronne des arbres comme élagueur professionnel. Tel Jonas fuyant la mission divine, Fredi s’est enfermé dans une prison mentale traversée de violentes crises d’épilepsie, dont il n’échappe qu’au prix d’une épreuve. Un soir, sa moto percute un enfant. S’il échoue à sortir la victime d’un coma désespéré, son fluide naturel parvient à stopper l’hémorragie d’un usager d’une piscine et il devient guérisseur moyennant un retournement responsable. Il se heurte à Nina (Céline Sallette) une attirante jeune femme à la dérive tant sa personnalité s’est diluée à travers les projections de son défunt mari artiste peintre et qui comble le vide de son existence par une ivresse au champagne dans sa tournée quotidienne des débits de boisson. Comment retrouver dans le ressort cassé de l’existence, la confiance et l’humanité perdue et reprendre pied face au soleil qui invite à la joie!

    mon âme par toi

    A l’image du jour succédant à la nuit, François Dupeyron nous montre que chaque vie terrestre est parcourue de moments sombres où la villa luxueuse comme le mobil-home désertés par les sentiments, deviennent de sinistres tombeaux. La fausse convivialité des bars, la douce euphorie alcoolisée servent alors d’artefact. Comme pour les gueules cassées de «la chambre des officiers» une nouvelle donne n’est jamais exclue toutefois. Les protagonistes de «mon âme par toi guérie» qui se parlent, s’écoutent et se comprennent s’ouvrent à la tendresse et à la luminosité. Grégory Gadebois, rebouteux qui se révèle et prend confiance et Céline Sallette, prodigieuse en égérie détruite par l’alcool conjuguent une admirable qualité d’interprétation.