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‘Classique’ Category

  1. Pas de printemps pour Marnie

    novembre 16, 2013 by Jacques

    Réalisé par Alfred Hitchcock 

    Avec Tippi Hedren, Sean Connery, Diane Baker…

    Aucun cinéaste n’a su mieux qu’Alfred Hitchcock concevoir un film comme une projection onirique (la maison du Docteur Edwardes), filmé les travers psychiques (Psychose), le désir ou la peur (les oiseaux). L’art cinématographique est le résultat d’un processus au terme duquel le comportement physique des personnages à l’écran doit suggérer aussi un univers mental permettant au spectateur à travers les émotions ainsi incarnées de s’identifier au récit. C’est dans le film sorti en 1964, «pas de printemps pour Marnie» que l’analyse des manifestations de la psyché va trouver son meilleur terrain d’expression. La séquence introductive d’emblée, s’apparente à la projection d’un véritable rêve, un pur fantasme: sur un quai de gare silencieux et étrangement déserté, une femme de dos, chevelure d’ébène, drapée d’élégance dans un tailleur gris, portant valise et sac jaune, couleur de la trahison, serré contre l’aisselle, s’éloigne comme une apparition chimérique s’il n’y avait surmontant les talons aiguilles, la chair vivante de ses mollets.

    pas de printemps marnie

    Sitôt l’employeur dépouillé de sa trésorerie, l’héroïne change d’identité, d’apparence et de rôle en vue d’un nouveau larcin. En chevauchant sa jument Forio, la créature devenue blonde se libère d’une parenthèse de bonheur complice, avant de rendre visite au domicile maternel dans une ruelle dominée par la présence à quai, d’un sombre, pesant et emblématique cargo. Jessie, la petite voisine qui lui ouvre la porte a visiblement supplanté son aînée et en profite sournoisement. Appuyée sur une canne, la mise en pli forcée, la maman reçoit Marnie sa fille, avec une morne gouaille, dénigrant la coiffure ou le panier percé et le cadeau, une cravate en vison, ne parvient pas à établir une légitime connivence. Marnie qui se sent mal aimée essaie courageusement de comprendre les raisons du blocage affectif, mais une gifle clôt la discussion, la renvoyant à l’enfance, à son traumatisme, au secret familial enfoui.

    marnie au lit

    Marc Rutland qui a deviné l’employée indélicate d’un de ses fournisseurs, favorise toutefois son recrutement au sein de la maison d’édition dont il est copropriétaire, intrigué par l’élégance stricte et le charme sobre nimbés de propos si parfaitement affabulateurs. Au travail, Marnie a l’attention rivée sur le grand coffre fort vert du bureau directorial, son tapis de chance et la découverte de la combinaison appelée à satisfaire un irréfragable désir de s’adjuger une opulente liasse de billets de banque. A l’occasion d’un travail de secrétariat un samedi après-midi, son allure racée autant que ses répliques ironiques impressionnent Marc: ce trentenaire viril et veuf, passionné de zoologie testerait-il sa capacité de séduction sur l’impassible beauté à l’aspect virginal dans ses vêtements blancs! Un orage violent incendie le ciel et Marnie, tétanisée révèle alors le visage de la peur incontrôlée et paralysante, une fragilité soudaine qui la rend plus mystérieuse encore et plus attirante. Définitivement conquis, Marc invite la jeune femme à sa passion, le champ de course, écartant en protecteur un inopportun qui croit avoir reconnu Peggy Nicholson, et la visite surprise de la propriété familiale à l’heure du thé parachève le déploiement de la panoplie amoureuse.

    pas de printemps cheval 2

    La séquence du fric frac dans l’immeuble Rutland déserté manipule le spectateur en calibrant un suspense tout entier favorable à l’héroïne : la femme de ménage arrivée à l’étage, poussant la serpillière, va-t-elle surprendre la voleuse qui s’échappe discrètement du bureau, le sac à main bourré de coupures, ses hauts talons en poche dont l’un s’échappe d’avantage à chaque pas, pour tomber sur le carrelage, rompant l’ oppressant silence d’un grand bruit, sauf pour la dame heureusement âgée et sourde! La promenade à cheval rituelle d’après larcin est cette fois écourtée par Marc en personne, furieux d’avoir ainsi perdu la face, une sensation inconcevable pour ce dominant doté d’un flair exceptionnel, qui a fait diligence pour retrouver la fugitive, à partir de maigres indices dans le tissu des mensonges. Et le profil particulièrement complexe de la proie éveille chez le chasseur l’instinct d’apprivoisement: Marnie est bel et bien contrainte au mariage pour éviter la prison.

    pas de printemps viol

    Dans la soirée qui suit les noces sur un bateau de croisière, Marnie qui avait prévenu de sa différence, n’accepte pas d’être touchée. Son attitude virginale n’est pas feinte, l’élégance vestimentaire jusqu’à la robe de nuit fermée au cou est une protection contre l’atteinte sexuelle. Un soir, lassé d’être tenu à distance du lit conjugal, Marc accule son épouse à l’étreinte qu’elle subit dans un état cataleptique. Au petit matin, cet affront dégradant, insupportable, manque de peu d’être effacé à jamais mais Marnie est sauvée de la noyade. La chasteté devient la règle de conduite forcée du couple et la vie conjugale, un étau qui se resserre obligeant Marc à parer au danger d’une dénonciation par un client grugé, et à s’ériger en thérapeute. Réveillée par un cauchemar récurrent, la jeune femme accepte crânement de se livrer à un exercice de libre association, aiguille, épingle, eau, bain savon et Marc, peu ému par le ton cassant auto-protecteur (occupe toi de ta santé mentale) triomphe de l’aplomb factice car les mots sexe, rouge, suscitent la perte panique du contrôle de soi.

    marnie rouge

    Participant à une chasse à cour, Marnie sera une nouvelle fois victime des effets de sa névrose. Terrifiée par la mise à mort du renard, la couleur rouge sang des redingotes, elle s’enfuit, emballant sa jument qui se brise les pattes avant en franchissant un haut muret. La cavalière s’empare d’un pistolet, abat l’animal, et dans un état second, schizophrénique, veut fuir la situation en dévalisant le coffre des Rutland, mais sans pouvoir cette fois, se saisir des billets, paralysée par l’inhibition des facteurs déclenchant, la haine des hommes et la peur du manque! Au domicile de la mère de Marnie, prétendue morte, la confrontation avec Marc tourne à l’affrontement si violemment que Marnie, blottie au pied de l’escalier, de sa voix d’enfant de cinq ans, dans un état quasiment hallucinatoire, revit cette nuit d’orage occultée du meurtre d’un jeune marin. Catharsis rédemptrice, libérée de son traumatisme d’enfant, de sa posture de chasteté destinée inconsciemment à capter un amour maternel refoulé, Marnie peut espérer écarter le risque de poursuites judiciaires avec l’aide de son époux. Tandis que leur voiture démarre, sous les regards fixes d’un groupe d’enfants interrompant leur jeu, sur fond d’équipements portuaires, une sourde menace semble encore planer!

    pas de printemps escalier

    Pas de printemps pour Marnie a pris place dans l’histoire du cinéma comme un film majeur d’intrigue psychologique, une aventure au cœur de la psychanalyse ayant pour sujet la névrose d’une jeune femme cleptomane et sa difficile guérison, l’idée fixe du mari. Mais à considérer la multiplication des plans sublimant la blonde Marnie, associant coiffures et robes splendides, l’image néfaste et étouffante de la mère soulignée aussi dans psychose, celles particulièrement dérangeantes de la petite Jessie, ou des enfants chantant une comptine à la fin du scénario, on peut légitimement s’interroger aussi sur les obsessions propres au maître du suspense, ses désirs, son animosité, son intolérance… De Tippi Hedren la nouvelle Grace Kelly qui refusa ses avances, il brisa la carrière sur laquelle il détenait contractuellement les droits exclusifs. Les métiers du regard peuvent engendrer parfois, des formes d’aliénation…

    pas de printemps hitchcock

     

     

     

     

     


  2. La strada

    août 6, 2013 by Jacques

     

    Réalisé par Federico Fellini

    Avec: Anthony Quinn, Giulietta Masina, Richard Basehart…

     

    Dans le tissu de la mémoire d’un cinéphile, quelques dizaines de chefs d’œuvre seulement laissent l’empreinte indélébile de quelques scènes, résumant à elles seules l’alchimie singulière d’un récit et son interprétation. Le cinéma offre ainsi ces séquences uniques en agissant sur les cordes sensibles de nos émotions. La scène finale de la strada projeté en 1955 appartient à la mythologie du septième art. C’est une séquence de détresse instinctive, à la splendeur inégalée. Chassé d’un bistrot sans ménagement, la nuit venue, Zampano (Anthony Quinn) titube sur le sable jusqu’à la marée pour laver son visage tuméfié. Brisé par l’ivresse, il tombe à genou, jette au ciel et alentours sa face sauvage et désemparée mais n’entend que le silence et, submergé par le chagrin, le rustre solitaire pour la première fois sanglote.

    la strada la roulotte

    Quelques années plus tôt, sur une plage de dunes, l’aînée d’une famille très pauvre, Gelsomina (Giulietta Masina) interrompt sa cueillette de joncs de mer pour partir sur les routes avec cet hercule de foire venu stipendier un faire valoir pour son numéro, et le pécule inespéré versé à la mère indigente nourrira pendant quelques semaines la jeune fratrie. Simple et ingénue, la jeune femme qui parle aux arbres et écoute pousser les artichauts, embarque dans une vieille roulotte-moto pour accomplir son rêve de devenir saltimbanque, comme sa sœur aînée, disparue. Mais son compagnon, habile bonimenteur dans son numéro de briseur de chaînes, de bourgades en bourgades, se révèle aussi frustre que grossier, buveur et débauché.

    la strada la chaine

     

    Chaque rencontre est pour lui, l’occasion de manigances et pour la candide jeune femme, source d’émerveillement. L’attachement qu’elle manifeste pour son primitif geôlier ressemble à un acte de contrition (si je ne reste pas avec lui, qui restera!), et par fidélité responsable (même un caillou est utile!), elle renonce aux prémices d’un bonheur entrevu dans un cirque ambulant ou dans un couvent ayant offert l’hospitalité à cet étrange attelage. Au fil du temps, la jeune incrédule s’érige en vrai clown et en trompettiste douée, reproduisant la mélodie fétiche du cirque: do, si do si mi… entendue au violon interprétée par le fou (Richard Basehart) acrobate, funambule et facétieux inspirateur, croisé sous un chapiteau, à Rome.

    la strada musique jongleur

    Mais la femme objet n’appartient qu’à Zampano soudain jaloux et possessif. Sa haine pour ce rival qui brocarde en public le numéro de force, s’accentue jusqu’au désir d’en découdre et d’effacer les humiliations et les moqueries avec les poings voire au couteau. Le drame surviendra comme par accident et la flamme qui animait la cervelle candide de Gelsomina s’éteindra jusqu’à l’inéluctable. Un matin d’hiver, à la sauvette, le forain abandonne sa partenaire, lassé de voir sur sa mine défaite, le poids de la culpabilité.

    la strada giuliette lui opuvre un oeil

    Réalisé par Federico Fellini, la strada nous plonge dans le milieu contrasté du cirque ambulant qui sillonne l’Italie de l’immédiat après-guerre, avec d’un côté les numéros de rue, tours de force, d’acrobaties et duo de clowns, n’offrant qu’un rude moyen de gagner sa vie et de l’autre, les attractions rassemblées sous chapiteau, drainant un public plus large. Mais la magie développée n’est qu’apparente entre des artistes aux potentiels inégaux et aux liens tourmentés. Avec la force comme seul atout, Zampano n’est qu’une brute taciturne indifférent à la générosité innocente de sa partenaire prédisposée à la poésie et au baroque du métier de saltimbanque. Le goût du risque inconsidéré y compris dans la provocation pour le fou, le sens du sacrifice et de sa propre éphémérité pour celle qui aurait pu devenir étoile et la tendance à rechercher l’abêtissement chez le dernier des protagonistes forme la matrice de ce drame évocateur du caractère absurde qui préside parfois aux destinées humaines..

    la strada au café

     

     

     

     

     


  3. Kapo

    juillet 20, 2013 by Jacques

    Réalisé par Gillo Pontecorvo

    Avec Susan Strasberg, Laurent Terzieff, Emmanuelle Riva…

    Les épouvantables fractures génocidaires qui ont jalonné le cours des civilisations n’ont pas vocation à demeurer pour leur exégèse, le champ clos des historiens, des philosophes ou des juristes. D’où vient pourtant cette frilosité des arts populaires à interpréter la réalité des massacres de masse en Amérique, en Arménie, ou dans l’Allemagne nazie de la solution finale? De la difficulté peut-être à trouver l’angle juste au regard d’un sujet dont l’ampleur n’autorise aucune trahison! Gillo Pontecorvo en tous cas fut un des très rares cinéastes à se confronter à la Shoah en réalisant Kapo, sorti en 1961. C’est une œuvre de fiction bouleversante qui dans dans sa première partie transporte le spectateur dans l’horreur du camp d’Auschwitz empilant avec force les séquences comme des flashs sinistres d’images d’archives.

    kapo  pendaison

    Edith (Susan Strasberg), parisienne de 14 ans marquée de l’étoile jaune est raflée avec ses parents et entassée dans un convoi comme les nuits et brouillards. A son arrivée au camp, elle échappe à la chambre à gaz avec l’aide d’un prisonnier médecin qui lui attribue l’identité d’une détenue de droit commun, décédée. Elle devient Nicole, préposée aux durs travaux forcés de pose de rails de chemin de fer. Elle s’abîme les mains et n’échappera pas à la sélection des inutilisables ni à son élimination sauf qu’au lieu de montrer ses paumes meurtries, elle découvre sa poitrine, un stratagème qui subvertit les préposés à la visite médicale. Mais Nicole encore vierge doit accepter une invitation à la baraque des officiers comme prostituée et parachève son instrumentalisation par le système concentrationnaire en devenant une kapo à la veste noire, chargée de l’encadrement à la schlague des prisonniers réduits à l’état de troupeau. A la différence de Thérèse (Emmanuelle Riva), Nicole s’est murée dans l’indifférence animale à la souffrance des siens depuis le premier soir où elle entrevit ses parents parmi d’autres prisonniers poussés nus vers la mort. Elle parfait même la mésalliance en sympathisant avec un de ses bourreaux, pour sauver sa peau et manger à sa faim.

    kapo polémique

    Mais l’arrivée au camp d’un groupe de prisonniers Russes est le signe annonciateur de changements, en éveillant l’espérance d’une libération collective par l’armée rouge en même temps qu’une idylle se noue entre la kapo et un jeune soldat ténébreux et rebelle, Sasha (Laurent Terzieff). Le ressort classique du sentiment amoureux suffit à lézarder la cuirasse d’insensibilité à autrui condition de la survie et ouvre à l’héroïne les portes du sacrifice et de la rédemption.

    kapo liaison

    Kapo met en scène les rituels de la barbarie ordinaire dans un camp de concentration avec une tonalité digne d’un quasi documentaire adossé aux portraits sombres et ambivalents de prisonniers et d’auxiliaires des nazis. Cette alchimie propre au talent de Pontecorvo culminera avec son chef d’œuvre, la bataille d’Alger, exemplaire d’impartialité dans la transposition historique. Cette osmose idéale entre fiction et réalité issue du néo-réalisme italien s’éteint dans les années soixante sous l’influence du cinéma américain soucieux de faire disparaître des écrans un affichage trop violent des souffrances du corps social, sa paupérisation de nature à frapper la conscience politique, au profit d’une industrie du loisir plus en phase avec le système capitaliste.

     

     

     

     

     


  4. Quand passent les cigognes

    novembre 17, 2012 by Jacques

    Réalisé par Mikhail Kalatozov
    Avec
    Tatiana Samoilova, Alexei Batalov, Alexander Chvorine

    Penchés au garde-fou d’un pont sur la Moskova étale sous un ciel lumineux mais lourd, chantant une comptine au passage d’un vol de grues sous les nuages, gambadant et sautillant d’un cœur joyeux comme l’ écureuil entre les arbres d’une promenade, mimant une marelle sur les bandes routières, et, jusque dans l’escalier majestueux du logis, Veronika et Boris encore étudiants, folâtrent amoureusement dans les rues de Moscou par un bel après-midi de Juin 1941. «Quand passent les cigognes» emmène le spectateur dans une sarabande d’images dont le tempo narratif tour à tour léger ou dramatique étincelle et caractérise le film de Mikhail Kalatozov.

    La capitale offrant aux amoureux son espace urbain comme terrain de jeux, brutalement doit barricader ses principaux édifices publics de plots d’aciers défensifs, quand l’Allemagne envahit l’Union Soviétique le 22 Juin, contraignant chacun à une prise de position. Boris et Stepan son ami proche, s’engagent dans l’armée rouge, habités par une volonté patriotique qui bouleverse toutes les perspectives individuelles.

    Enrôlé pour le front, Boris marche au pas, au point de ralliement sans apercevoir sa jolie fée Véronika qui pourtant court à sa recherche, le long des grilles de la gare, bousculant la foule innombrable de ceux qui se disent adieu. Par quels prodiges la caméra se défait-elle de tous les obstacles pour soutenir une amoureuse au désespoir!

    Alors que pleuvent les bombes sur le logis où ils sont seuls, le cousin Mark musicien planqué, amoureux de Véronika la poursuit de ses assiduités jusqu’à ce qu’elle succombe, hébétée, épouvantée et dépassée par les événements, le fracas des obus, les vitres brisées, l’obscurité génératrice d’angoisse. Mortifiée par cet instant d’abandon, elle épouse son séducteur pour se punir de sa coupable trahison.

    A Smolensk, Boris recherche pour son bataillon encerclé par les Allemands une issue, dans la boue d’un marécage, portant sur le dos un frère d’arme blessé et boxé un peu plus tôt pour ses supputations graveleuses sur la photo de la sublime Véronika, quand une détonation le couche sur le dos: aux yeux du mourant, les nuages suggèrent alors le voile de la mariée et le défilé d’une noce rêvée en images mentales se projette dans son ultime refuge, le ciel.

    A l’arrière, Mark qui anime au piano les soirées friponnes d’apparatchiks embusqués, est chassé par son épouse dégoûtée de tant de veulerie égocentrique quand d’autres compatriotes à la guerre «perdent bras et jambes».

    A l’hôpital Fiodor, médecin chef, père de Boris qui a recueilli Véronika, houspille un blessé désespéré par la défection de sa fiancée, en proférant que la trahison de l’épreuve du temps est la marque «des cœurs d’artichaut» indignes des héros soldats.

    Cette diatribe qui a la force expiatoire de la tirade de Raimu dans «la femme du boulanger» achève de déstabiliser la jeune infirmière, héroïne culpabilisée prête au terme d’une course folle le long du ballast à se jeter sous un train, filmé en parallèle dans son angoissante progression, quand un enfant perdu sans sa mère, qui manque de périr sous les roues d’un camion, la détourne de son geste, ouvrant la perspective d’une rédemption au service de plus meurtri que soi.

    Au retour des soldats victorieux, Véronika en larmes cherche dans la foule son fiancé disparu mais Stépan lui confirme la cruelle vérité et juché sur un wagon harangue la foule de ses concitoyens de propos emplis d’espérance mobilisatrice: la jeune femme apaise sa douleur en distribuant ses fleurs à la cantonade et reçoit l’hommage céleste d’un vol de grues gracieux, image de la fragilité revenant à la vie. l’expérience de la tragédie peut aider parfois à se reprendre en mains.

    Sans jamais succomber à l’hagiographie particulière des films de propagande soviétique, quand passent les cigognes s’attache au destin d’une famille moscovite dont le parcours promis au bonheur individuel et à la réussite sociale se heurte de plein fouet aux réalités tragiques de l’invasion allemande, métamorphosant tous les comportements, des plus dignes aux plus lâches. Le classicisme de la dramaturgie, son romantisme aussi sont ici sublimés par la narration cinématographique et son travail d’orfèvrerie, du cadrage des espaces urbains valorisant le scénario, le jeu et la désinvolture prénuptiale, les ruines, la boue, la mort, au rôle du mouvement utilisé comme le ressort du suspense, courses croisées du train et de la jeune femme, marqueur d’un temps joyeux avant guerre, accéléré dans les cœurs lors des départs et des retours et suspendu dans la mort. Il en va également ainsi du vol des grues du début et de fin, symbole d’espérance (la traduction du mot russe n’était pas indiquée pour le titre du film). Une telle maestria digne d’un autre maître du cinéma, Orson Welles, a valu à son auteur la palme d’or au festival de Cannes en 1958. Une palme qui aurait du ouvrir à l’héroïne aux traits si purs une carrière internationale plus légitime que celle de tant de beautés fardées de vanité.


  5. Le train siffera trois fois

    novembre 3, 2012 by Jacques

    Réalisé en 1952 par Fred Zinnemann
    Avec
    Gary Cooper, Grace Kelly, Katy Jurado, Thomas Mitchell, Lloyd Bridges

    Avec ses grands espaces traversés par des convois de colons sous la menace des attaques de peaux rouges et la protection des tuniques bleues, ses troupeaux de buffles ou de bisons, peuplant la vaste prairie, ses cow-boys à cheval et, reliées par la chevauchée des diligences ou saluées par le sifflement du cheval vapeur, des villes en gestation entre les rocheuses, aux prises dès que se polarisent les fonctions urbaines porteuses d’enjeux incarnées par le temple, le saloon, la banque ou la boutique, à des conflits opposant l’ordre au désordre, l’équité ou l’avidité, tranchés dans les rues poussiéreuses, battues par le vent du désert charriant les buissons desséchés, par l’ordalie toujours renouvelée du duel au revolver, le western s’est imposé au cinéma comme l’emblème d’une Amérique qui se fonde dans un théâtre où triomphent les valeurs individuelles.

    En épousant Emma Fuller (Grace Kelly) une apôtre de la non violence, William Kane (Gary Cooper) troque l’insigne de chérif pour un avenir de commerçant quaker. Perspective de bonheur aussitôt rebattue: le télégraphiste de la gare annonce par le train de midi, le retour au pays de Franck Miller, un psychopathe sorti de prison flanqué d’une bande de tueurs, venu se venger de son arrestation et refaire main basse sur la ville.

    A l’inverse du juge qui fuit avec sa malle pleine des instruments d’une justice encore balbutiante, Kane décide de faire front mais la milice privée lui fait défaut, tétanisée par le danger et sa jeune épouse, heurtée de plein fouet dans son idéalisme pacifiste, le quitte. «Si toi aussi tu m’abandonnes, il ne me restera plus rien» sinon à vivre douloureusement le court laps de temps qui sépare du retour des forces diaboliques. La ville, libérée jusque là de ses démons et quadrillée dans son filet de protection par les pérégrinations scrupuleuses du représentant de l’ordre, devient alors une prison pour lui, quand toutes les portes se ferment, celles du temple comprises, réfugié dans sa prudente neutralité.

    La ville de l’ouest est un espace social sans véritable solidarité et son destin oscille entre droiture et luxure, deux manières opposées de prospérer. Mais, dans la tradition du western, l’amour est une force salvatrice, la tenancière du bar le plus recherché, qui fut l’amie de Kane, Hélène Ramirez (Katy Jurado), la femme en noir, quitte une ville en perdition non sans ébranler le dogmatisme de sa rivale, la femme en blanc, passage de témoin entre l’âpre expérience de la brutalité de l’époque et l’innocence rudoyée par elle.

    Le courage du chérif est bousculé par une réalité de plus en plus menaçante, à mesure que s’égrainent les minutes, mais à midi, quand le train siffle trois fois, le héros pour vaincre se pare des armes de la ruse, une valeur héritée de la mythologie antique à l’origine de la stratégie du faible au fort, guerrier d’Horace contre les Curiaces. Il faut dire qu’Emma est venue à temps lui prêter main forte, cimentant dans l’adversité l’union du couple, seul pilier tangible dans la société américaine de la conquête de l’ouest.

    Le train sifflera trois fois fait l’éloge du couple américain, l’axe majeur d’une idéologie de la réussite et instaure la typologie du héros fragilisé par la défection généralisée de son entourage. Au final, William et Emma Kane qui sont les rescapés victorieux d’une double condamnation, celle des tueurs et celle de leurs concitoyens disparaissent, en laissant la cité à son examen de conscience. La ballade romantique et dépouillée de John William qui accompagne le film a contribué à sa légende.


  6. Citizen Kane

    août 10, 2012 by Jacques

    Réalisé par Orson Welles
    Avec
    Orson Welles, Joseph Cotten, Everett Sloane

    A 70 ans Charles Foster Kane ancien magnat de la presse expire dans son luxuriant palais solitaire de Floride, en prononçant un seul mot, «rosebud», une boule de neige souvenir se détachant de sa main, ultime fétiche roulant sur le parquet. Aussitôt, la garde malade croise les bras du défunt et étend sur lui, le drap mortuaire.

    En cette année 1941, les actualités cinématographiques font la part belle à la disparition de ce notable tout en ombre et en lumière, parfait symbole d’une Amérique ambivalente, ambitieuse au nom d’un idéal, jusqu’à l’entêtement dévastateur.

    Parce que la chronologie de la vie de Kane est emblématique de l’essor américain, «rosebud» est sans doute le ressort intime, la clé d’une vie révélatrice du tout, sur laquelle enquêter en vue d’un scoop. Pressé par sa direction, un journaliste va tenter de cerner l’être à travers le récit du paraître.

    A l’âge de 10 ans, le jeune Kane a vécu un extraordinaire bouleversement, un conte de fée s’il ne comportait pas la plus maudite des contreparties, car il hérite d’une mine d’or à la seule condition, protectrice évidemment des intérêts d’une caste, d’être élevé jusqu’à ses 25 ans par le banquier administrateur du bien. Brutalement arraché à sa luge, à ses collines enneigées, au berceau maternel, l’enfant, dans le sifflement d’un train disparaît pour toujours vers le lointain, avec son tuteur.

    Et, 15 ans plus tard, cet archétype de la mythologie américaine entre en possession d’un empire industriel et d’une fortune colossale, misée par défi, sur un seul jouet, un quotidien new-yorkais à faible tirage, «l’enquêteur!».

    Charles, épaulé par Jedediah Lelan son ami, critique de théâtre, transforme le quotidien en instrument de conquête de l’opinion, publiant une charte déontologique censée marquer l’esprit des lecteurs, se faisant fort de dénoncer les abus, scandales et manœuvres des hommes politiques ou des industriels. Les ventes du quotidien ainsi modernisé et renforcé des meilleures plumes, s’envolent et «l’enquêteur» traverse sans dommages, la grande crise boursière de 1929 en se restructurant.

    Charles voyage beaucoup, rencontrant les grands d’un monde qu’il rêve de conquérir, collectionne les œuvres d’art mais aussi les animaux vivants dont il emplit son Palais jusqu’à l’anormalité, comme pour satisfaire un instinct de possession démesuré, narcissique, à la mesure de la blessure originelle, jamais guérie d’une enfance sans amour.

    Sa soif de domination le conduit à la candidature au poste de gouverneur de l’État, tremplin assumé vers la maison blanche. Mais son adversaire aura raison de lui en dénonçant une liaison extra- conjugale révélatrice pour le grand public d’une incapacité à dépasser l’instinct de jouissance que suppose le service vrai de l’intérêt général.

    Le fer de lance du clan Kane, Jedediah, journaliste progressiste, désillusionné et en passe de rompre avec son mentor prophétise: «quand tes chers travailleurs s’animeront, tes privilèges ne vaudront pas chers!», mais Charles qui depuis l’enfance, ne pratique pas l’amertume, rebondit en s’amourachant d’une passante qui chante assez bien au piano et qu’il épouse pour en faire une grande cantatrice, édifiant un opéra à sa gloire. Or l’effet pygmalion à ses limites et la distorsion est trop grande, malgré des unes de presse, faussement dithyrambiques. Humiliée, l’épouse quitte la palais du grand homme, brisée par l’épreuve, sans parvenir à trouver pour son salut, d’autre béquille que l’alcool.

    Face au personnel médusé, Kane saccage alors la pièce désertée par son épouse, dans un accès de colère, soupape d’émotion violente, comme celle de jadis où il frappa de sa luge un banquier, son voleur d’enfance.

    Citizen Kane apparaît bel et bien comme un monument cinématographique. C’est le récit d’une épopée combinant le drame fondateur, le goût du jeu dominateur, la dérive perverse mégalomane qui embrasse le triangle infernal des relations médiatiques, politiques et sexuelles avec un sens de l’universel préfigurant par exemple, la saga des Kennedy.

    Les personnages de ce cycle incarnent tous, la profondeur des mythes freudiens, l’une tentant de reconstituer le puzzle de sa pauvre existence, l’autre ayant voué sa vie à plus grand que lui et le troisième bâtisseur d’un château voué à la décrépitude des illusions défaites, accumulation n’étant pas raison.

    La caméra de Welles se répand en un véritable ballet d’une extrème virtuosité, édifiant des plans séquences d’une beauté rarement égalée dans l’histoire du cinéma. Elle franchie le portail monumental interdit, barré d’un K puissant pour dresser le constat d’une Amérique prétentieuse mais fragile. Elle perce sous l’orage, les toits d’une bibliothèque pour dénicher le contenu d’un mémorial et révèle, l’usure des sentiments amoureux en 3 plans successifs, aussi brefs qu’éloquents. Au petit déjeuner s’exprime la vérité des couples! Aérienne, elle se fige dans les recoins, révélant la part d’ombre, la fantasmagorie du légendaire personnage, dont la vérité du mot ultime échappe à l’homme de plume pour se confier au spectateur, Aussi puissant soit-il, nul ne guérit d’une enfance outragée.

    Welles acteur, vénérait Raimu tenu pour le plus grand! Ils se valent pourtant ces deux comédiens de génie qui surent interpréter leur personnage tout en finesse, jusqu’à la démesure, construisant une oeuvre cinématographique à nulle autre pareille!

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