Citizen Kane

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Réalisé par Orson Welles
Avec
Orson Welles, Joseph Cotten, Everett Sloane

A 70 ans Charles Foster Kane ancien magnat de la presse expire dans son luxuriant palais solitaire de Floride, en prononçant un seul mot, «rosebud», une boule de neige souvenir se détachant de sa main, ultime fétiche roulant sur le parquet. Aussitôt, la garde malade croise les bras du défunt et étend sur lui, le drap mortuaire.

En cette année 1941, les actualités cinématographiques font la part belle à la disparition de ce notable tout en ombre et en lumière, parfait symbole d’une Amérique ambivalente, ambitieuse au nom d’un idéal, jusqu’à l’entêtement dévastateur.

Parce que la chronologie de la vie de Kane est emblématique de l’essor américain, «rosebud» est sans doute le ressort intime, la clé d’une vie révélatrice du tout, sur laquelle enquêter en vue d’un scoop. Pressé par sa direction, un journaliste va tenter de cerner l’être à travers le récit du paraître.

A l’âge de 10 ans, le jeune Kane a vécu un extraordinaire bouleversement, un conte de fée s’il ne comportait pas la plus maudite des contreparties, car il hérite d’une mine d’or à la seule condition, protectrice évidemment des intérêts d’une caste, d’être élevé jusqu’à ses 25 ans par le banquier administrateur du bien. Brutalement arraché à sa luge, à ses collines enneigées, au berceau maternel, l’enfant, dans le sifflement d’un train disparaît pour toujours vers le lointain, avec son tuteur.

Et, 15 ans plus tard, cet archétype de la mythologie américaine entre en possession d’un empire industriel et d’une fortune colossale, misée par défi, sur un seul jouet, un quotidien new-yorkais à faible tirage, «l’enquêteur!».

Charles, épaulé par Jedediah Lelan son ami, critique de théâtre, transforme le quotidien en instrument de conquête de l’opinion, publiant une charte déontologique censée marquer l’esprit des lecteurs, se faisant fort de dénoncer les abus, scandales et manœuvres des hommes politiques ou des industriels. Les ventes du quotidien ainsi modernisé et renforcé des meilleures plumes, s’envolent et «l’enquêteur» traverse sans dommages, la grande crise boursière de 1929 en se restructurant.

Charles voyage beaucoup, rencontrant les grands d’un monde qu’il rêve de conquérir, collectionne les œuvres d’art mais aussi les animaux vivants dont il emplit son Palais jusqu’à l’anormalité, comme pour satisfaire un instinct de possession démesuré, narcissique, à la mesure de la blessure originelle, jamais guérie d’une enfance sans amour.

Sa soif de domination le conduit à la candidature au poste de gouverneur de l’État, tremplin assumé vers la maison blanche. Mais son adversaire aura raison de lui en dénonçant une liaison extra- conjugale révélatrice pour le grand public d’une incapacité à dépasser l’instinct de jouissance que suppose le service vrai de l’intérêt général.

Le fer de lance du clan Kane, Jedediah, journaliste progressiste, désillusionné et en passe de rompre avec son mentor prophétise: «quand tes chers travailleurs s’animeront, tes privilèges ne vaudront pas chers!», mais Charles qui depuis l’enfance, ne pratique pas l’amertume, rebondit en s’amourachant d’une passante qui chante assez bien au piano et qu’il épouse pour en faire une grande cantatrice, édifiant un opéra à sa gloire. Or l’effet pygmalion à ses limites et la distorsion est trop grande, malgré des unes de presse, faussement dithyrambiques. Humiliée, l’épouse quitte la palais du grand homme, brisée par l’épreuve, sans parvenir à trouver pour son salut, d’autre béquille que l’alcool.

Face au personnel médusé, Kane saccage alors la pièce désertée par son épouse, dans un accès de colère, soupape d’émotion violente, comme celle de jadis où il frappa de sa luge un banquier, son voleur d’enfance.

Citizen Kane apparaît bel et bien comme un monument cinématographique. C’est le récit d’une épopée combinant le drame fondateur, le goût du jeu dominateur, la dérive perverse mégalomane qui embrasse le triangle infernal des relations médiatiques, politiques et sexuelles avec un sens de l’universel préfigurant par exemple, la saga des Kennedy.

Les personnages de ce cycle incarnent tous, la profondeur des mythes freudiens, l’une tentant de reconstituer le puzzle de sa pauvre existence, l’autre ayant voué sa vie à plus grand que lui et le troisième bâtisseur d’un château voué à la décrépitude des illusions défaites, accumulation n’étant pas raison.

La caméra de Welles se répand en un véritable ballet d’une extrème virtuosité, édifiant des plans séquences d’une beauté rarement égalée dans l’histoire du cinéma. Elle franchie le portail monumental interdit, barré d’un K puissant pour dresser le constat d’une Amérique prétentieuse mais fragile. Elle perce sous l’orage, les toits d’une bibliothèque pour dénicher le contenu d’un mémorial et révèle, l’usure des sentiments amoureux en 3 plans successifs, aussi brefs qu’éloquents. Au petit déjeuner s’exprime la vérité des couples! Aérienne, elle se fige dans les recoins, révélant la part d’ombre, la fantasmagorie du légendaire personnage, dont la vérité du mot ultime échappe à l’homme de plume pour se confier au spectateur, Aussi puissant soit-il, nul ne guérit d’une enfance outragée.

Welles acteur, vénérait Raimu tenu pour le plus grand! Ils se valent pourtant ces deux comédiens de génie qui surent interpréter leur personnage tout en finesse, jusqu’à la démesure, construisant une oeuvre cinématographique à nulle autre pareille!

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La part des anges

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Réalisateur: Ken Loach
Avec Paul Brannigan, John Henshaw, William Ruane, Gary Maitland, Jasmin Riggins, Roger Allam, Siobhan Reilly…

Au tribunal correctionnel de Glasgow, c’est le défilé ordinaire des délinquants surpris en flagrant délit, qui titubant sur une voie ferrée en activité, qui urinant sur la statue de Wellington, qui ayant volé un oiseau au super-marché ou qui, s’étant rebellé sur agent de la force publique. Chacun est condamné à des travaux d’intérêts généraux, le jeune récalcitrant en état de récidive pour acte de violence sur autrui, qui va être père, bénéficiant de la même clémence. Ce quarteron de chômeurs improbable s’essaie alors au bricolage, ici repeindre un foyer, là, nettoyer de ses tags un cimetière sous la houlette de Henri, un éducateur bienveillant, amoureux du bon whisky et qui offre à sa petite colonie pénitentiaire la visite récréative d’une distillerie avec séance de dégustation.

A Glasgow, dans les quartiers déshérités, on se bat à coups de poings de père en fils sans possibilité de rompre la chaîne de l’enfermement, à moins d’un portier, éducateur.

Henri introduit ses protégés dans l’univers particulier des caves où s’apprend l’art de la dégustation et le respect des millésimes, où le quidam côtoie le riche collectionneur et où un amateur peut se révéler capable de définir, au goût, les justes sensations. Robbie, le délinquant du groupe manifeste une véritable aptitude sensorielle, s’attirant l’attention d’un professionnel averti. Des lectures vont lui permettre d’améliorer ses bases.

Au nord du pays, un fût de Malt Mill, un produit rare et mythique va être mis aux enchères dans un antique château où nos compères ont l’idée de se rendre, revêtus du kilt ancestral, symbole de traditionalisme, pour donner le change et voler quelques bouteilles de cet inestimable crû.

La part des anges, cet alcool qui se volatilise des chais, sans enrichir les plus démunis qui le produisent, s’inscrit dans le sillon narratif des films de Ken Loach, peintre fidèle et minutieux de la classe ouvrière victime de l’hérédité des situations. Mais un ton nouveau, une allégresse apparaît avec la mise en scène des thèses résurgentes du saxon voisin, Robin des bois, presque une apologie. La redistribution d’ une part du butin est une absolue nécessité. Cette utopie est-elle accessible par d’autres voies que la fantaisie?

Mains armées

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Réalisé par Pierre Jolivet
Avec Roschdy Zem, Leïla Bekhti, Adrien Jolivet, Nicolas Bridet, Marc Lavoine…

Jeune policière à la brigade parisienne des stupéfiants, Maya se débat dans ses contradictions. Elle a embrassé une profession de l’ordre tout en prélevant sa dime sur le butin des dealers, sous la coupe d’un chef de service véreux et prévaricateur. Elle s’est identifiée au parcours de commissaire de police d’un père pourtant honni qui l’a renié à sa naissance. Elle porte en elle une sourde violence qui éclate à l’entrainement de tir sur cibles. Flanquée d’une mère évanescente, privée de repères masculin et féminin, sans véritables liens affectifs, elle se cuirasse toute seule dans le déni de sa fragilité. Un rail de coke et elle se fond dans la cohorte nocturne des patineurs de rue, dans l’oubli de soi.

A Marseille, entre planques et filatures, le commissaire Lucas suit la trace d’un stock d’armes volé à l’OTAN par la mafia Serbe. C’est un spécialiste reconnu, intransigeant, secret et sans attaches familiales. La piste criminelle conduit vers la capitale.

Trafiquants d’armes et de stupéfiants étant de mèche, le père et la fille vont se croiser. Maya retrouve la piste des yougoslaves, seule, par défi, pour supplanter le père dans un combat enfin digne et qui la libère de l’emprise perverse et sans issue de son commandant de brigade, sorte de père de substitution. La chasse obstinée de Lucas changera de nature quand sa propre fille apparaitra en grand danger, une fois assumée une difficile conversion, le passage du déni à la reconnaissance de paternité.

Sur fond de traque très réaliste de grands trafiquants internationaux dans le dédale des entrepôts de la métropole, Mains armées dénoue aux forceps une dramaturgie identitaire et construit dans l’urgence un lien de filiation salvateur entre père et fille aux existences jusque là séparées et lacunaires.

Margin Call

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Réalisé par J.C Chandor
Avec: Kevin Spacey, Paul Bettany, Jeremy Irons, Zachary Quinto, Demi Moore

Un quarteron de consultants en licenciements déboule à l’étage d’une grande banque d’affaires américaine pour désigner ses victimes, radiant à la hussarde 80% des effectifs de la branche trading. Une purge colossale destinée à choquer les esprits des 33 rescapés et stimuler toujours d’avantage le culte de la performance.

Avant de quitter la place, son carton sous le bras et la promesse reçue de 6 mois de salaires pour tout pécule, un conseiller financier âgé transmet à son jeune collègue une clé USB contenant son analyse des risques financiers encourus par la firme, aux conclusions inquiétantes! Le jeune prodige affine le modèle mathématique agglomérant l’ activité spéculative de la banque. Son portefeuille de titres spéculatifs -les MBS, ou fameux emprunts hypothécaires- s’est développé de façon exponentielle au mépris d’un plafond, le taux de risque d’impayés couvert par les actifs de la banque. Virtuellement déjà en faillite, la firme s’effondrera si l’information fuite.

Margin call, c’est l’appel de la marge, celle qui compense la perte d’une mise de fond sur un titre qui s’est déprécié et que doit verser son propriétaire au courtier. C’est cette opération qui, appliquée à la firme, signerait sa perte.

Évoquant dans la forme le chef d’œuvre de Sidney Lumet, douze hommes en colère, ou le délibéré d’un jury d’assises statuant sur un cas de parricide, le film de JC Chandor s’attache au huis clos nocturne des cadres réunis par le PDG pour tirer la banque de ce mauvais pas et se convaincre de la bonne solution, se débarrasser massivement des titres nocifs dans un temps record – 90 minutes chrono- un délai propre à abuser les marchés financiers. Appâtés par la récompense d’un confortable bonus, les traders encore en poste opèrent, le matin venu, tous scrupules remisés. Au réveil des marchés, les acheteurs de ces titres pourris seront eux, ruinés.

Hier encore, les meilleurs ingénieurs ou mathématiciens construisaient des ponts ou des avions. Aujourd’hui, ils officient à Wall Street pour gagner des millions de dollars en manipulant des chiffres sur un clavier d’ordinateur, comme nos énarques dont l’honneur était de servir l’État et qui trouvent désormais plus juteux de pantoufler au sein des conseils d’administration des entreprises du CAC 40. Le mot valeur est assez polysémique pour expliquer ce changement de pied.

A l’image de la femme de ménage coincée dans l’ ascenseur entre deux agents de change, l’homme de la rue ne se doute pas que la faillite d’une économie peut se jouer à l’étage d’un building à l’ambiance feutrée, lieu permanent d’une gigantesque partie de poker menteur.

De rouille et d’os

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Réalisé par
Jacques Audiard
Avec
Marion Cotillard, Matthias Schoenaerts, Armand Verdure, Corinne Masiero, Céline Sallette.

Stéphanie ( Marion Cotillard) est dresseuse d’orques au Marineland d’Antibes et si fière de sa puissance qu’elle tapisse les murs de son appartement de posters de son imposant spectacle.

Une hautaine beauté:

En boite de nuit, elle promène son auréole narcissique et entretient avec une morgue souveraine l’adrénaline du dompteur, ne récoltant, dans ce milieu alcoolisé qu’un horion d’ un dragueur éconduit, neutralisé par Ali (Matthias Schoenaerts), un videur placide qui s’est interposé en professionnel dépourvu d’états d’âme.

Ali est venu refaire sa vie dans le sud avec Sam un fils de 5 ans, un bagage négligé, nourri pendant le voyage des reliques des poubelles du TGV et tellement privé de liens affectifs que la niche du chien peut devenir un refuge de substitution.

Ali ne connait qu’un seul langage, celui du physique, celui des poings et sa frappe se déchaine dans des combats clandestins à main nue, la violence de ses coups triomphe d’adversaires souvent plus musclés que lui pour le gain des paris et pour l’adrénaline.

Entre le videur frustre, à la virilité sèche et la charmeuse reine du ballet savant des monstres marins il y a l’ océan qui sépare les rencontres sans lendemain, à moins que les fils du destin ne s’emmêlent. Victime d’ un tragique accident, l’ Amphitrite du parc nautique se réveille à l’hôpital amputée des jambes. Ali qui ne connait pas l’inhibition physique, possède l’instinct animal capable de surmonter une mutilation en montrant à la jeune femme la voie à suivre, se baigner -le bain de la nymphe mutilée est un retour à la vie- se dorer au soleil, sortir en boite, refaire l’ apprentissage de la geste sexuelle, enfiler des prothèses et remarcher.

Mais le compagnonnage purement physique de deux êtres aussi dissemblables, que de communes secousses de la vie ont accidentellement rapproché, ne peut s’éterniser sans que naissent des sentiments.

L’épreuve aquatique:

Les poings d’ Ali extirperont d’une matrice de glace une vie mise en péril par sa désinvolture. Ali, mutilé de la pensée et du verbe et Stéphanie amputée des deux jambes forment un attelage aussi improbable que soudé par une étrange beauté, une apaisante volupté, une élégance qui s’ignore.

Jacques Audiard, s’affirme comme le cinéaste des êtres jetés au fond du trou, qui se brisent les os sans jamais succomber à la fracture et qui se sauvent après avoir frôlé le pire. La fêlure majeure, la blessure profonde révèlent le surmoi, cet instinct de vie qui peut renverser un destin jamais écrit à l’avance et qui ouvre aux esprits les plus cabossés, la possibilité toujours ouverte de la rédemption.

En toile de fonds, le cinéaste laisse poindre la question sociale, la soeur d’Ali (Corinne Masiero) illustrant en quelques phrases limpides et désabusées, une thèse emblématique de Pierre Bourdieu: le salarié qui encadre ses semblables selon le dépistage patronal croit travailler à sa promotion, mais précipite sa propre perte et déconstruit la solidarité ancestrale des exploités en excerçant la violence patronale par délégation. En regardant la chair de si près et ses drames, Audiard réveille les esprits magnifiquement.

Portrait au crépuscule

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Réalisé par

Angelina Nikonova

Avec

Olga Dihovichnaya, Sergueï Borissov, Roman Merinov

 

Dans la banlieue de Moscou, trois policiers en maraude, pourchassent dans un sous-bois, une prostituée en mini-jupe, pour lui voler la recette de ses passes et la violer. Dans une datcha proche et sous l’atmosphère glabre du petit matin, ses cris ont réveillé une jeune femme, Marina, dont  le mari homme d’affaires et son associé imbibés et comateux achèvent sous la véranda un «business plan» sur une table encombrée de bouteilles d’alcools. Marina la trentaine, psychologue pour enfants est une femme sublime sinon idéale, désignée pour le sacrifice dans un tailleur blanc virginal, rentrant à pied d’un rendez vous avec son amant dont la médiocrité égale la veulerie maritale, casse le talon de sa chaussure et cherche de l’aide en boitillant. Au crépuscule, Moscou est une ville déshumanisée. Nul compatriote pour lui prêter un portable, ou la raccompagner, Marina échoue dans un snack bar qui ne sert aux clients que vodka, bière et saucisse et renonce au verre d’eau, au thé, archétype de beauté incongrue qu’il faut souiller à la graisse et à l’alcool. Marina reprend son chemin de croix sur la route, se fait voler son sac à main puis interpeller à la nuit tombée par ces même policiers prédateurs, qui l’emmènent en voiture pour la violer et l’abandonner à demi nue dans un terrain vague…

Mais la violence de rue qui atteint Marina de plein fouet cette nuit là n’est au fond que le prolongement de son expérience professionnelle de la gangrène sociale. Dans son bureau défilent quotidiennement des parents abrutis, dégénérés par l’alcool, des enfants victimes d’inceste ou au contraire, déjà manipulateurs. «Les monstres n’engendrent que des monstres», Marina épuise son capital de sympathie dans une tâche digne de Sisyphe. Son dépôt de plainte pour vol du sac à main dans un commissariat dont la préposée menaçante, dicte un scénario imaginaire érigeant la victime en coupable, parachève la description d’une société minée, dans ses fondements même, justice, police et éducation par la corruption ou la lâcheté. Aussi, quand Marina retrouve son tortionnaire, la loi de la jungle commande de l’émasculer à l’aide d’un tesson de bouteille mais Marina au contraire, tente un pari fou, inédit au prix du sacrifice de soi.

Dans cet univers dépravé où les rapports humains ne sont plus gouvernés que par la brutalité et la peur, à l’image des policiers et militaires Russes qui n’inspirent que l’aversion, robots sans scrupules abrutis par la vodka et la cocaîne, il faut une conflagration d’une intensité particulière. La puissance du verbe peut-elle sauver le monde comme l’a prêché en d’autres temps, Jésus le crucifié? Marina a la sensibilité altruiste de Marie et la beauté singulière qui éclaire les ténèbres.

 

 

 

 

 

La couleur des sentiments

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De Tate Taylor
Avec Emma Stone, Viola Davis, Octavia Spencer, Jessica Chastain, Bryce dallas Howard, Allison Janney, Chris Lowell et Sissy Spacek

 

Le treizième amendement de la constitution des États-Unis qui, en 1865, signe l’abolition de l’esclavage n’a pas fait disparaître la ségrégation envers les noirs dans les Région du Sud, En 1960, des règlements municipaux interdisent aux afro-américains, de fréquenter les écoles, les transports en commun, les restaurants utilisés par les blancs, les mariages mixtes sont prohibés, un noir ne peut cohabiter avec une blanche ni même, dans la rue, lever les yeux sur elle. Les noirs sont des citoyens de seconde zone, privés de leurs droits juridiques et du droit de vote. Ils ne peuvent témoigner contre un blanc ou défendre l’égalité des droits sans encourir une peine d’emprisonnement. Cette discrimination sera à l’origine du mouvement pacifiste pour la défense des droits civiques des américains de couleur, porté par l’emblématique Pasteur Martin Luther King.

 

Diplômée de l’Université, Skeeter Phelan (Emma Stone) revient à Jackson, la capitale de l’État du Mississippi, avec un désir d’émancipation par l’écriture, une aspiration au métier de journaliste, de romancière, peu désireuse de se conformer au stéréotype familial, alternat de patriarcat et de matriarcat selon la partition des rôles entre le mari dont les finances installent le foyer dans un confort bourgeois et l’épouse confinée à l’intendance, aux réceptions des amies, à l’ordonnancement des fêtes de charité valorisantes. En 1960, dans la classe riche où aisée, les enfants ne sont pas le centre de gravité de la cellule familiale, ils sont élevés par des nounous de couleur qui tissent avec leur progéniture d’adoption des liens de tendresse véritable comme viatique à la souffrance de se sentir transparent ou secondaire dans la société humaine. La tendresse est une protection biblique: à l’enfant blessé par une mère désinvolte, Abillen (viola Davis) assène un proverbial et salvateur message: «tu es gentille, tu es intelligente, tu es importante» formule magique destinée à réparer l’atteinte à l’intégrité. Mais ce lien d’amour qui érige la nounou en «vraie mère» est le plus souvent dissout par le conformisme social à l’adolescence, une fois la bonne congédiée.

 

Le racisme est d’abord une disqualification par le regard avant d’être une stigmatisation idéologique: une campagne pour la construction de toilettes de domestiques séparées, afin de protéger la famille blanche des maladies «spécifiques» achève de rallier Skeeter à la rhétorique égalitaire véhiculée par les premières images en noir et blanc de la télévision fédérale. Or, un simple témoignage peut bousculer une idéologie bien ancrée: la journaliste en herbe va recueillir et publier anonymement le récit des expériences vécues par les nourrices, donnant vie aux sans voix, révélant le caché, c’est à dire le pari sacrificiel des noires de l’époque de se saigner pour envoyer son enfant à l’université, lui donner accès à la culture dominante pour faire jeu égal avec les blancs. Un langage de vérité qui illustre les carences de la bourgeoisie blanche du Sud dans ses rapports à la filiation. L’imposition de règles de conduites aux non blancs entretient la vacuité des comportements dans les familles blanches en créant une idéologie de la différenciation qui corrompt l’échelle des rapports humains.

 

En uniforme, robe bleue, bas blancs, filles de domestiques et petites filles d’esclaves, les bonnes élèvent chacune, des dizaines d’enfants blancs, consolent, endorment, et du fruit de leur expérience douloureuse, apprennent à celui qui est délaissé par ses parents biologiques, à ne pas s’apitoyer sur soi, à résister aux propos malveillants, chaque jour, s’il le faut. L’esprit de révolte de Skeeter naitra de cette complicité vécue entre l’enfant inclassable et brimée qu’elle fut et Constantine, l’inspiratrice de sa vie pourtant rangée par les parents aux rayon des accessoires. La couleur des sentiments parvient à trancher le nœud gordien du racisme, dans une cellule familiale et Abillen, menacée de représailles pour avoir trop parlé, trouve le courage de dominer la maîtresse vindicative et tyrannique: le film de Tate Taylor tiré du roman de Kethryn Stockett nous enseigne que l’égalité et la liberté sont aussi des conquêtes à mener dans les cuisines et les salles à manger, ce creuset idéologique où se forge notre intimité véritable.

 

 

 

38 témoins

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Réalisé par
Lucas Belvaux

Avec Yvan Attal, Sophie Quinton, Nicole Garcia

Un monstre des mers, le porte conteneurs «Andromède» arrive en rade du Havre manœuvré en finesse par Pierre Morvand (Yvan Attal), capitaine de remorqueur qui connait les passes, les obstacles et peut accoster de jour comme de nuit et par grand temps, en bon connaisseur des lieux marins et du protocole, garant de la sécurité du déchargement, un ballet réglé de centaines de conteneurs, assemblés comme un assortiment de légos d’une chambre d’enfant. Dans la mythologie, Andromède fut sauvée du monstre par son futur époux Persée, la parfaite union prenant racine dans le terreau du pur courage.

 

Mais à 2 heures du matin il n’y a pas eu de salut pour l’étudiante poignardée sous les colonnades à l’entrée de son immeuble. Elle a pourtant hurlé, du cri de la victime mutilée qui ne veut pas succomber dans le huis clos nocturne sans déchirer l’odieux silence. Aux balcons et aux fenêtres, aux étages supérieurs, nombreux ont entendu glacé jusqu’au sang, ce hurlement de la vie bafouée et vu la scène sans réagir, tous anesthésiés par ce cloisonnement spatial où chacun s’ignore et n’est plus que le spectateur de drames, à la télévision, dans le confort ouaté de son espace intérieur.

 

Effacer du béton souillé, les traces sanglantes du crime, jeter à la benne les gerbes et les bougies du mausolée éphémère, accomplir le rituel nécessaire et compatissant des obsèques afin que le quartier retrouve sa quiétude, vive «comme avant» et enfouisse dans la mémoire collective les traces du monstrueux forfait, tout fonctionnement pratique l’oubli de ce qui l’écorne.

 

Mais ce qui distingue la gerbille en cage, de l’individu dans son refuge, c’est la conscience. Pierre, retrouvant l’innocente Louise (Sophie Quinton) revenue de Chine, taraudé par le remord de n’avoir pas su porter assistance, brise le hiatus et le silence complice du quartier, confesse l’inertie collective face au drame et se dénonce à la police. Or, si la justice peut sanctionner le couard, elle ne peut rien entreprendre quand la lâcheté où l’indifférence se généralise en un véritable fait social.

 

38 témoins fait le procès d’une société sans réaction face à une agression dramatique, qui s’abstient même d’appeler les secours. La conduite héroïque inspirée du courage de dire non à une situation à un moment donné, dans l’affirmation de soi et de ses valeurs, a disparu des «logiciels». Se taire et s’abstenir pour ne pas se mettre en danger,  devient le dénominateur commun des comportements. Au risque comme le soulignait le pasteur Martin Niemöller, de ne pas être secouru en retour, selon un processus d’anomie sociale: les individus qui ont peur de tout ne sont plus maîtres de rien!

 

 

Hugo Cabret

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Réalisé par

Martin Scorsese

Avec

Ben Kingsley, Sacha Baron Cohen, Asa Butterfield

 

Au cours des années 30, dans le hall de la gare Montparnasse, un jeune orphelin d’une douzaine d’année, Hugo Cabret chaparde des petits pains aux étals des boutiques puis des pièces mécaniques pour la reconstitution d’ un automate déniché dans une brocante par son père horloger, mort accidentellement. Chaque jour, le jeune garçon se faufile dans les couloirs techniques pour mettre chacune des horloges de la gare à l’heure, à la place d’un oncle alcoolique, disparu après l’avoir recueilli. Hugo vit donc en solitaire, au plus haut des toits, dans la salle des mécanismes de la grande horloge, silencieux et ombrageux en compagnie de l’automate mystérieux. Seule une clé en forme de cœur pourrait ranimer cette merveille d’horlogerie, fascinante énigme reçue en héritage. Mais Hugo doit se défier du chef de gare, un boiteux appareillé qui flanqué d’un doberman, capture les petits voleurs à la tire pour les confier à l’orphelinat. Or, en dérobant des accessoires du père Georges, qui tient, sans illusion, un magasin de confiserie et jouets anciens dans le hall, Hugo est pris la main dans le sac. Le vieux Georges lui confisque un carnet, contenant une succession d’images qui en défilant sous le pouce produisent un dessin animé, souvenir précieux du père de Hugo, mais rappel douloureux pour le brocanteur. Dans le décor magique d’une gare emplie de personnages pittoresques, la vie d’ Hugo Cabret apparaît pourtant bien sombre et son avenir menacé comme dans un mauvais conte, jusqu’à sa rencontre avec Isabelle, petite fille de Georges qui devient son alliée: ne porte-elle pas autour du cou comme par miracle, la fameuse clé qui active l’automate écrivain!

 

A la recherche du carnet, tous deux s’aventurent dans l’appartement du grand-père d’où ils exhumeront le passé prestigieux: le marchand de jouet, vieillard anonyme, fut l’immense cinéaste Georges Méliès. Prestidigitateur, peintre, décorateur et propriétaire d’un théâtre, il découvre l’invention des frères lumières, achète un matériel cinématographique qu’il adapte à son projet, la construction d’un studio de cinéma, recouvert d’un dôme de verre avec fosse, décors, machineries pour les prises de vues, enrôlant des figurants et sa propre famille dans la distribution.  Les premières projections sur écran restituaient des scènes de la vie quotidienne comme l’arrivée du train… en gare! Méliès invente le récit poétique et fantastique (le voyage dans la lune) conçoit  les effets spéciaux et tourne une centaine de courts métrages jusqu’en 1914, au déclenchement de la guerre qui va le ruiner. Alors, vaincu, il se débarrassera de son stock de pellicule dont on extraira l’argent et la matière pour la fabrication de talons de chaussures et remisera au fond d’un tiroir toutes les maquettes de ses décors et de sa scénographie.

 

En croisant dans un même récit les pérégrinations d’un orphelin poursuivi par le rêve de donner vie à un automate et l’évocation de la fabuleuse histoire d’un des pères du cinématographe, Martin Scorsese rend hommage à ce  pionnier du 7ème art et célèbre la magie du cinéma dans la tradition des contes pour enfants qui a la différence du réel ont le pouvoir de nous projeter du malheur à l’enchantement final. C’est dans un théâtre bondé que Méliès dont l’œuvre a pu être reconstituée reçoit la légitime reconnaissance de la postérité due au précurseur. Et les antagonismes révélés dans l’enceinte de la gare se transforment en fraternisation heureuse. Hugo Cabret brille par la magie de sa narration qui emprunte aux esprits de Jules Verne, Charles Dickens, Lewis Caroll et Enid Blyton.

 

 

 

Au pays du sang et du miel

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Un film d’Angelina Jolie avec Zana Marjanovic, Rade Serbedzija

 

1992: Danijel et Ajla dansent amoureusement dans une discothèque cible d’un attentat: l’explosion provoque un carnage. Leur visage couleur de sang forme l’affiche du film qui suggère aussi la profession de l’héroïne, artiste-peintre. 5 mois plus tard, Ajla est raflée parmi les femmes bosniaques de la cité, à destination d’un camp militaire serbe dirigé par le capitaine Danijel. A l’arrivée, l’otage qui se signale comme médecin est violée devant ses camarades. Un exemple du traitement inhumain qui les attend. De cet enfer, Danijel soustrait son amie en la transférant dans ses quartiers comme sa favorite, pour sauver une relation digne dans un milieu totalement déshumanisé et pour se préserver de la barbarie qui se répand. Il favorisera l’évasion d’Ajla avant d’être muté à Sarajevo et épargnera la vie d’un civil bosniaque, dans la ligne de mire de son fusil, au nom d’un même sentiment d’humanité. Triomphe de courte durée, sous l’influence révérencielle d’un père général, il va devoir se conformer aux siens et abandonner ses états d’âme sur l’autel de l’idéal combattant: tuer ses ennemis pour un gain politique.

 

Au pays du sang et du miel (la traduction étymologique inversée du mot turc «Balkans») égraine le chapelet douloureux et sanglant des exactions, sévices et violences subies par les populations civiles et les femmes pendant les quatre années de guerre en Bosnie. Viols et humiliations sexuelles, utilisation des civils comme boucliers humains lors des opérations de ratissage, déplacements forcés et massifs des populations, massacre de civils désarmés et meurtres d’enfants. Dans ce maelström politico-militaire d’une Bosnie-Herzégovine livrée au crime raciste, les acteurs agissent mécaniquement, leur identité perd toute densité et se dilue dans la peur et le sang.  Angelina Jolie dénonce, sans faux fuyants ni voyeurisme déplacé, les actes de barbarie qui ont ensanglanté l’ex Yougoslavie sous le regard impuissant des soldats des nations unies et elle s’insurge des atermoiements occidentaux préoccupés de la protection des populations civiles mais incapables de trouver la solution politique qui en était la condition. Seuls les bombardements de l’Otan prenant position dans le conflit contraignirent les milices serbes à un cessez le feux puis aux accords de paix de décembre 1995. C’était à nos portes, à 40 minutes de la Riviera…