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  1. The Salvation

    25 octobre 2014 par Jacques

    the salvation affiche

    Film de Kristian Levring

    Avec Mads Mikkelsen, Eva Green, Jeffrey Dean Morgan, Eric Cantona…

    Le western  au cinéma apparaît depuis l’âge d’or des années cinquante comme un genre si exploité et si codé qu’il est bien rare d’en découvrir une nouvelle facette sur nos écrans. Mais sa résurgence ravivant les grandes thématiques, la quête vengeresse (True Grit), les déboires du pionnier (The Homesman), la violence intrinsèque (Django  Unchained), l’exaltation des grands espaces incertains (La dernière piste) comble toujours les amateurs du genre. L’épopée pionnière possède aussi des racines européennes que le Danois Kristian Levring dans The Salvation, explore à son tour sans coups d’éclat mais avec fidélité à la liturgie.

    the salvation mads

    Jon (Mads Mikkelsen) qui a émigré avec son frère en Amérique  après la guerre des Duchés perdue par  le Danemark retrouve avec bonheur femme et enfant à la gare mais le voyage en diligence de la famille reconstituée tourne au drame, deux bandits quo-voiturés se montrant arrogants puis menaçants. Jon tente de calmer le jeux mais perd trés vite le contrôle de la situation, en honnête homme entravé brutalement dans sa mission essentielle de protection des siens.  Sa poursuite à pied de la diligence infernale dans le silence nocturne de la plaine revêt des accents fantasmagoriques évoquant l’ambiance cauchemardeuse de la nuit du chasseur. Mais l’homme qui n’est pas un fermier lambda, rejoint puis abat les assassins de son fils et de sa femme, Il est désormais traqué par Delarue, un chef de bande qui terrorise la ville et rachète à vil prix des terres gorgées d’huile noire pour le compte d’une compagnie. Le gibier toutefois, quant le frère est massacré à son tour, se transforme en redoutable chasseur seul ou presque face à un gang, mais solidement armé de sa cuirasse d’ancien militaire.

    the salvation eva

    Avec pour vrai atout la qualité esthétique de sa photo, The Salvation revisite les archétypes du western, sa ville en gestation apeurée soumise et lâche, son capitalisme naissant symbolisé par la prédation foncière et l’alliance des truands et des hommes d’affaires dans un État de non droit, sa violence aveugle et sa loi du plus fort, du mieux armé. La ville est mise en coupe réglée par la terreur des meurtres d’otages, métaphore d’une forme absolue et intemporelle d’asservissement. Première victime de cette société délétère, le fermier sauf à résister à l’oppression.  Démarche toujours solitaire qui engendre le héros et rétablit l’équilibre entre le bien et le mal. Mads Mikkelsen incarne ce brave, minéral à souhait dans le rôle de l’agneau muté en loup; A ses côtés,  Eva Green, une indienne à la bouche meurtrie, captive aux yeux troubles nimbe la pellicule de sa parfaite sensualité. Parmi les malfrats pointe la silhouette taciturne d’Eric Cantona.

     

     

     


  2. Les combattants

    1 septembre 2014 par Jacques

    les comùbattants affiche

    Réalisé par Thomas Cailley

    Avec Adèle Haenel, Kevin Azaïs, Brigitte Roüan, Antoine Laurent…

    L’attirance peut naître parfois d’une rencontre avortée.  Lors d’un combat rapproché sur la plage sous l’égide de l’Armée de terre, le frêle Arnaud (Kevin Azaïs) apprenti menuisier subit la loi de Madeleine  (Adèle Haenel) le corps idéalement sculpté par une pratique sportive intensive,  nage sous marine, ou judo.  Nantie d’un Master en « économie du futur », la jeune femme n’a qu’une obsession, se préparer aux risques d’une catastrophe naturelle ou d’un accident nucléaire et développer son aptitude à la survie par exemple en avalant pour s’endurcir, une bouillie de poisson cru ou en décapsulant une canette à la dent, avant d’intégrer bientôt un régiment d’élite. Lui n’est guère pressé  de s’impliquer dans la menuiserie familiale selon le vœu  de la mère, veuve depuis peu, ou du frère aîné,  de devenir déjà un acteur à part entière d’une vie professionnelle toute traçée: son centre d’intérêt est d’une autre nature. Dans le milieu de la camaraderie estivale, dominé par l’insouciance, Madeleine surprend le jeune homme par sa solidité, son indépendance, ses sombres pronostics, son caractère un poil rigide. Inébranlable dans ses choix, la dur à cuire part donc en stage de quinze jours chez les dragons parachutistes mais l’attentionné Arnaud s’aventure à la suivre comme le poisson nettoyeur se lie au requin.

    Toute colorée d’une ironie bien calibrée, la vie de caserne propose une autre version de l’utopie du surhomme, lit moelleux pour les participantes, flamby comme désert, et la diplômée questionnant le sens du devoir s’éloigne de l’esprit de corps mis en exergue par L’armée. L’activité maquillage de nuit qui oblige à caresser chaque partie du visage de l’autre offre aux deux protagonistes, une séquence intimiste de nature à ébranler les esprits. Ainsi, les certitudes de l’une vacillent, la confiance en soi de l’autre s’affermit et au jeux hérités du scoutisme, Arnaud se révèle supérieur à sa rivale, aussi, pour achever de la convaincre, il abandonne la course d’orientation des militaires  pour une opération de survie improvisée en pleine nature, la forêt aquitaine offrant son cadre idyllique à l’éclosion du lien amoureux. Mais l’apparente sérénité de la sylve dissimule aussi de bien réels dangers dont on n’échappe pas sans alliés, le facteur chance, un partenariat à toute épreuve.

    les combattants

    Thomas Cailley stratifie avec élégance une romance qui ne dit pas son nom, car les étapes du déroulé amoureux reposent sur le hasard des effets de choc entre deux tempéraments parfaitement opposés, mis au défi d’épreuves concrètes imprévisibles. Chaque palier où s’installe  une relative complicité est souligné d’une parenthèse enchantée musicalement. Entre les comédiens principaux et secondaires civils ou militaires, une parfaite osmose assure l’unité du récit.  Les combattants forment une matière innovante en combinant avec fluidité des styles diversifiés  une chronique familiale, une intrigue sentimentale, un récit d’initiation à l’armée de terre, un scénario de catastrophe. Obstinément ou tranquillement, Adèle et Arnaud s’affranchissent des postures assignées, prêtes à porter, pour trouver un point d’équilibre au sortir d’une expérience vitale. Chère au réalisateur, la nature à la fois dépouillée et grandiose parvient à mettre à nu la vérité des individualités au sein d’un couple inattendu et attachant.

     


     

     

     

     

     


  3. Pas son genre

    3 juin 2014 par Jacques

    pas son  genre affiche

    Réalisé par Lucas Belvaux

    Avec Emilie Dequenne, Loïc Corbery, Sandra Nkake…

    Le sentiment amoureux partagé peut-il, de sa seule force triompher des différences sociales pour engendrer une union durable? En unissant un grand bourgeois à sa femme de ménage espagnole, le film de Philippe Le Guay,  les femmes du 6ème étage (http://www.cine-fil.com/les-femmes-du-6eme-etage/) tranchait en faveur de la fable et de l’utopie souriante. Sur un mode plus nuancé et plus grave, pas son genre de Lucas Belvaux approfondit le sujet en suivant pas à pas l’élaboration d’un tandem amoureux singulier des contraires par  la naissance,  l’éducation et le bagage culturel.

    Domicilié au cœur même du très huppé Saint-Germain-des-Près, prenant son café matinal aux deux magots dans le plus pure tradition littéraire, prisant les soirées à l’opéra, les vernissages ou les rendez vous chez son éditeur, Clément (Loïc Corbery) jeune professeur de philosophie reçoit comme une punition son affectation pour un an dans un Lycée d’Arras si loin de Paris, sa culture, sa créativité et la source principale de son élan vital. 

    pas son genre lecture

    Mais il parvient à tromper l’ennui durant les trois journées hebdomadaires d’exil forcé dans la capitale si magnifique du Pas de Calais, grâce à Jennifer (Emilie Dequenne), coiffeuse au dynamisme professionnel,  particulièrement séduisante,  invitée un soir au café puis au cinéma. Dotée d’un esprit vif, elle est, en habits colorés, loquace, positive, fière d’une profession qui tisse des liens et peut redonner confiance en changeant un visage, fan d’une actrice américaine de télévision, et d’Anna Gavalda, elle pratique en discothèque, un numéro de karaoké brillant et apprécié avec deux copines en robes paillettes. Passionné des grands auteurs, il se distingue en n’ayant  pas de télévision, revendique l’irréductibilité de la pensée par la philosophie, lit Dostoïevski en buvant son thé, publie chez Grasset des ouvrages à succès sur l’Éros.  Il la trouve belle, elle se revendique jolie, il lui trouve des raisonnements kantiens et lui offre « critique de la raison pure », elle l’invite en boîte de nuit pour se défouler, une pratique étrangère à son mode de vie. Au premier temps de cette idylle, chacun partage heureux,  le territoire de l’autre et l’art même prend sa place dans le couple,  la lecture à voix haute de textes majeurs signés Proust, Zola ou Giono parachevant l’élan de la séduction.

    Le métier qualifiant socialement, ce compagnonnage amoureux a t-il vocation à perdurer dans le seul espace temps provincial? Pour tenter de répondre, le regard du cinéaste se fait plus précis, scrutant les intentions de chacun à travers les comportements. Jennifer mère d’un bambin aimé, veut poser les jalons d’une liaison durable profonde, mais Clément esquive la demande de prise en charge avec un art consommé de la dialectique: « tu m’emmèneras à Paris? »… « tu n’y es jamais allé? » Face aux questions cruciales, ses silences nombreux  sont aussi éloquents: en promenade touristique sur la grand place en plein carnaval, deux couples se croisent, Hélène prof de philosophie présente son mari architecte à son collègue qui lui reste coi aux côtés de son amie. Accepter de nommer l’autre,  le qualifier par rapport à soi, c’est l’assumer. Or Clément ne croit pas au couple qui serait l’ennemi de sa propre liberté. On peine à imaginer alors, la rencontre entre l’adorable coiffeuse et les parents grands bourgeois de Clément qu’elle appelle chaton, un sobriquet bien choisi mais qui ferait tâche dans les salons parisiens.

    pas son genre chanson

    Car l’homme, charmant, demeure au fond toujours insaisissable. Attaché à sa bulle dorée, il n’a à ce jour découvert le monde qu’à travers les livres, sans prendre de risques. La spéculation intellectuelle est une forme narcissique d’auto-protection: A un élève pressé qui regarde sa montre, le professeur développe une impressionnante diatribe sur le décompte du temps qui rapproche de la mort pour s’entendre rappelé à la prosaïque réalité: une montre ça donne l’heure! Jennifer vit au rythme du temps court de l’action capable de trancher une relation bancale, Clément, à celui long des intellectuels en recul permanent vis à vis de leurs émotions, frôlant parfois l’indécision. Tout l’enjeu du film est de savoir si l’amant parviendra à s’affranchir du conditionnement de son milieu familial et culturel.  « Ce qui compte, n’est pas ce qu’on a fait de nous mais ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous » écrivait Jan Paul Sartre dans l’être et le néant.  Est-ce dans le but de se faire pardonner de ses manques que le philosophe secoué par les injonctions de la jeune femme lassée des postures dilatoires, guette un soir sa sortie du salon de coiffure, un bouquet de roses à la main!

    Le jeu brillant des deux comédiens forme l’atout maître de cette intrigue sentimentale subtile et complexe. Loïc Corbery personnifie un élégant bourreau des cœurs drapé d’une aura philosophique identitaire dont il peine à sortir. Emilie Dequenne incarne une soif de vivre sincère et décomplexée que le jeu amoureux de plus privilégié qu’elle ne parvient pas à duper et qui en tire les leçons.  Au cours de trois séquences à peine codées, le réalisateur prend plaisir à filmer intensément Jennifer interprétant « you can’t hurry love », « caresse moi » et « I will survive »: un récital d’un enchantement divin!

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


  4. The homesman

    24 mai 2014 par Jacques

    the homesman affiche

    Réalisé par Tommy Lee  Jones

    Avec Tommy Lee Jones, Hilary Swank, John Lithgow, Grace Gummer, Meryl Streep…

    Les vastes plaines du Nebraska écrasées sous le blizzard en hiver et la canicule en été n’ont pas tenu les promesses du rêve américain pour les pionniers qui s’emparent d’une terre à exploiter au milieu du XIX siècle, dotée d’une simple cabane en terre crue faute de forêts ou de bosquets, d’un maigre bétail victime des épidémies, de récoltes souvent ravagées provoquant d’épouvantables famines. Le colon venu souvent seul défricher son lopin de terre n’a alors qu’une obsession,  trouver en ville une femme à épouser pour la ramener dans cet enfer de précarité en lui faisant miroiter une concession juteuse, l’engrosser pour avoir une marmaille autour de soi, précocement mise au travail du champ ou du logis selon le sexe. Les visites d’un pasteur itinérant qui s’efforce de consoler ses ouailles de leurs plaies et de faire lien entre les colons au temple, n’ont pas empêché trois femmes de fermiers, issues de régions plus hospitalières, parfois depuis le Nord de l’Europe, anéanties par les conditions de  vie  frustres, de sombrer peu à peu dans la névrose ou l’autisme, des pathologies aux effets pervers, auto-mutilations purificatrices, hystérie agressive ou infanticide du nourrisson… La petite colonie décide lors d’un office de confier ces malades à un asile d’aliénés à l’Ouest, aux confins du fleuve Missouri, en Iowa.

    the homesman hilary

    The homesman, le « rapatrieur » relate la longue et dangereuse aventure du convoyage de ces malheureuses sous la conduite de Mary Bee Cuddy (Hilary Swank), une jeune pionnière ancienne institutrice aussi rude à la tâche que raffinée culturellement mais dont la nature dénote dans un milieu mal dégrossi, singulière dans sa communauté, qui se désespère dans l’isolement de son célibat mais attentive aux autres en raison même d’une grande piété. Moyennant la promesse d’une importante rétribution, Mary s’adjuge l’assistance d’un boucanier de l’ouest américain  Georges Briggs (Tommy Lee Jones) qu’elle délivre d’une pendaison. Le sexagénaire intriguant puni d’avoir fait main basse sur la propriété d’autrui s’engage à tenir les rennes de ce saugrenu attelage sanitaire et le fusil si nécessaire;  De toute façon, à qui d’autre se fier dans un univers aussi vaste marqué par des confrontations encore primitives entre les humains!

    the homesman bataille

    Traversé de quelques séquences cocasses à la manière des frères Coen, le récit de Jones se veut comme une mise en abîme du mythe de la frontière de l’ouest américain, construit sur un déni d’humanité au nom de l’idéal masculin de domination des terres, un combat que Mary l’incomprise au cœur pur partage, déséquilibrée par son obsession de vaincre un célibat illégitime. Mais sur le terreau du sacrifice de ces défricheurs, une nouvelle Amérique émerge.  There will bee blood l’avait déjà montré, les églises préparent les esprits et le monde des affaires pourra prospérer, porte drapeau d’un nouveau mythe, le progrès.  Ici, une ville nouvelle va s’édifier en plein désert source de bonus confortables pour les futurs investisseurs. Exclu de ce paysage urbain en gestation, Briggs, la canaille, au total moins égoïste que bien des nantis fera parler le feu justicier de Sodome et Gomorrhe.

    the homesman incendie

     

     


  5. Un beau dimanche

    19 février 2014 par Jacques

    un beau dimanche affiche

    Réalisé par Nicole Garcia

    Avec Louise Bourgoin, Pierre Rochefort, Dominique Sanda..

    Baptiste (Pierre Rochefort), élégant trentenaire et instituteur modèle, au naturel empathique vis à vis de ses élèves de CM2, s’apprête néanmoins à quitter son poste, incurable remplaçant au sein de l’éducation nationale, qui ne souhaite pas se ranger. De sa fenêtre, en soirée, il aperçoit Mathias, un élève esseulé à la porte de l’établissement qu’il conduit en scooter chez son père, un ibère brutal que cette garde dérange. Baptiste propose alors d’héberger l’enfant qu’il emmène le lendemain, à la plage de Palavas les flots à la rencontre de Sandra (Louise Bourgoin) la maman.

    un beau dimanche jupette

    Dans sa jupette de serveuse de restaurant, le corps orné de deux tatouages glissants sur l’épaule souvent dénudée et sur l’avant-bras, une revendication d’auto-promotion outrecuidante, Sandra est aussi mignonne que déréglée par son aptitude à faire les mauvaises rencontres, à opérer les mauvais choix. Pour l’heure elle est menacée sur son lieu de travail pour une dette de cinquante mille euros contractée hors des canaux officiels, gaspillée dans l’aventure avortée d’un restaurant thaïlandais.

    Fuir ses créanciers aux méthodes viriles, Baptiste invité avec Mathias à passer le week-end dans un bungalow sur la plage, l’en dissuade se proposant, en bon samaritain, d’aider à mettre un terme à la précarité et à l’égarement maternel. Mais il lui faudra franchir le monumental portail d’un luxuriant domaine quelque part en Hérault en surmontant d’inextricables velléités.

    un beau dimanche fiuls

    Un thème cinématographique de prédilection: Nicole Garcia scrute les relations familiales à travers les retrouvailles mouvementées d’une fratrie sous les ors d’une gentilhommière. Si le précipité résultant de la confrontation n’atteint pas la radicalité corrosive du chef d’œuvre de Thomas Vinterberg, Festen, l’esprit de clan cependant en prend pour son grade face à la la question iconoclaste des limites de la liberté de chacun en son sein. Les grandes familles peuvent instaurer en effet des lois qui préservent leur situation de fortune et leur rang en faisant fi des individualités. L’héritage confère alors un droit naturel à la richesse mais aussi le devoir d’y contribuer. A la bibliothèque, le conseil de famille forme un rituel qui éloigne les affects et perpétue la dynastie. Celui qui veut se déprendre de sa caste tend à méjuger ses semblables et encourt ipso facto le châtiment d’être jugé à son tour et condamné.

    un beau dimanche mère

    La réalisatrice, dont la caméra caresse très souvent son sujet, capte ainsi l’aménité des regards échangés entre Baptiste et Sandra qui questionnent le rapport amoureux, s’érige en dentellière en incorporant à la réflexion, la quiétude des paysages et affiche une capacité étonnante à typer d’emblée les personnages, la figure maternelle (Dominique Sanda, magistrale), reine de douceur et d’auto-suffisance et projection peut-être d’une forme de gémellité avec la cinéaste, le frère aîné patriarcal à souhait, quelques languedociens patibulaires. Mais on ne saura rien du devenir de ce couple atypique, formé un beau dimanche, au croisement de deux identités en fragile reconstruction, et surtout, des tribulations du gamin, à moins que le générique de fin ne délivre la clé de l’histoire:


  6. The immigrant

    9 janvier 2014 par Jacques

    the immigrant affiche

    Réalisé par James Gray

    Avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix, Jeremy Renner…

    Petit fils Fils d’immigré Russe, James Gray consacre son dernier long métrage à la représentation de l’immigration européenne aux États-Unis, un thème à la fois constitutif de sa propre identité et au fondement de la civilisation américaine. Et le constat politique est sévère: le mythe d’une Amérique accueillante et éclairant le monde de ses valeurs est mis en pièces, le parcours sombre d’une jeune immigrante révèle une société désolidarisée où la corruption règne en maître au détriment des plus faibles, où l’argent roi est indispensable pour acheter sa liberté, l’argent gagné par tous les moyens, ou volé par la soubrette comme le policier véreux et raciste, tabassant un «sale youpin». En somme, la statue de la liberté qui trône à l’embouchure de l’Hudson (sous la brume) ne serait que le faux nez d’un pays livré au non droit, à la compromission et au règne du chacun pour soi…

    Deux sœurs orphelines et fusionnelles, Ewa et Magda fuyant la Pologne et ses pogroms débarquent à New York en 1921 parmi des milliers d’immigrants regroupés tel… un cheptel à la sélection. L’arrivée sur la terre promise apparaît semée d’embûches: Magda réputée malade est mise en quarantaine dans une cellule d’Ellis Island et sa sœur menacée d’expulsion faute d’une adresse d’accueil crédible. Familier de ce terminal portuaire regorgeant de néophytes misérables et sans défense. Bruno (Joaquin Phoenix) un prédateur, repère pour les besoins de son commerce, une beauté isolée et fragilisée après avoir monnayé le scénario noir. Il emmène Ewa (Marion Cotillard) dans un cabaret offrant en attraction des saynètes de filles dénudées, une atteinte aux bonnes mœurs tolérée dans un contexte de prohibition, avec la complaisance des principaux clients, bourgeois égrillards et débauchés.

    the immigrant

    Malmenée dans le cargo en proie à la promiscuité et piégée à terre, Ewa renonce à défendre sa chasteté condamnée à réunir une grosse somme d’argent pour libérer sa sœur, son idée fixe, sacerdotale. Le magicien Orlando (Jeremy Renner) qui n’a d’yeux que pour la jeune femme, lui offre une planche de salut inaccessible, la lointaine Californie. Une proposition témoignant d’un amour sincère ou d’une envie de contrecarrer les desseins de Bruno, son cousin, rival artistique et en séduction.

    Mais aussi funeste soit le destin, il n’est jamais entièrement désespéré: la femme pécheresse au visage de Madone parle la langue, signe d’une volonté d’intégration et refuse de capituler même en découvrant la dissolution des liens du sang avec les compatriotes parvenus. Tenir à autrui plus qu’à soi permet-il d’être sauvée, d’offrir la rédemption à la sortie de ce drame du début du vingtième siècle? Le volontarisme individuel triomphant de l’arbitraire est l’autre versant du mythe américain. James Gray rend hommage au réalisme social d’un Fellini, la séquence du pugilat jusqu’à la sortie de prison rappelle directement l’antagonisme du fou et de l’hercule de foire du film la strada, et Bruno au visage anéanti par l’aveu de sa culpabilité égale en intensité le masque de Zampano, dans la magistrale scène finale révélant un monstre éprouvé par un sentiment d’humanité. Invitée sur scène à exprimer son rêve d’Amérique, Ewa essuie un tombereau d’injures: c’est la plus chaude…, un dollar en levrette…, viens t’asseoir sur mon phare, liberté…, «rôle» qu’elle personnifie en tenant une lampe de mineur! Dans le droit fil des récits de Dickens ou Zola, le cinéaste développe la parabole d’une violente gestation, celle d’une petite polonaise angélique et vaillante qui traînée dans la boue, se relève intacte dans sa foi et ses valeurs, donnant la leçon à son diabolique mentor et finalement à sa terre d’asile.

     

     

     

     


  7. Pas de printemps pour Marnie

    16 novembre 2013 par Jacques

    pas de printemps affiche 2

    Réalisé par Alfred Hitchcock 

    Avec Tippi Hedren, Sean Connery, Diane Baker…

    Aucun cinéaste n’a su mieux qu’Alfred Hitchcock concevoir un film comme une projection onirique (la maison du Docteur Edwardes), filmé les travers psychiques (Psychose), le désir ou la peur (les oiseaux). L’art cinématographique est le résultat d’un processus au terme duquel le comportement physique des personnages à l’écran doit suggérer aussi un univers mental permettant au spectateur à travers les émotions ainsi incarnées de s’identifier au récit. C’est dans le film sorti en 1964, «pas de printemps pour Marnie» que l’analyse des manifestations de la psyché va trouver son meilleur terrain d’expression. La séquence introductive d’emblée, s’apparente à la projection d’un véritable rêve, un pur fantasme: sur un quai de gare silencieux et étrangement déserté, une femme de dos, chevelure d’ébène, drapée d’élégance dans un tailleur gris, portant valise et sac jaune, couleur de la trahison, serré contre l’aisselle, s’éloigne comme une apparition chimérique s’il n’y avait surmontant les talons aiguilles, la chair vivante de ses mollets.

    pas de printemps marnie

    Sitôt l’employeur dépouillé de sa trésorerie, l’héroïne change d’identité, d’apparence et de rôle en vue d’un nouveau larcin. En chevauchant sa jument Forio, la créature devenue blonde se libère d’une parenthèse de bonheur complice, avant de rendre visite au domicile maternel dans une ruelle dominée par la présence à quai, d’un sombre, pesant et emblématique cargo. Jessie, la petite voisine qui lui ouvre la porte a visiblement supplanté son aînée et en profite sournoisement. Appuyée sur une canne, la mise en pli forcée, la maman reçoit Marnie sa fille, avec une morne gouaille, dénigrant la coiffure ou le panier percé et le cadeau, une cravate en vison, ne parvient pas à établir une légitime connivence. Marnie qui se sent mal aimée essaie courageusement de comprendre les raisons du blocage affectif, mais une gifle clôt la discussion, la renvoyant à l’enfance, à son traumatisme, au secret familial enfoui.

    marnie au lit

    Marc Rutland qui a deviné l’employée indélicate d’un de ses fournisseurs, favorise toutefois son recrutement au sein de la maison d’édition dont il est copropriétaire, intrigué par l’élégance stricte et le charme sobre nimbés de propos si parfaitement affabulateurs. Au travail, Marnie a l’attention rivée sur le grand coffre fort vert du bureau directorial, son tapis de chance et la découverte de la combinaison appelée à satisfaire un irréfragable désir de s’adjuger une opulente liasse de billets de banque. A l’occasion d’un travail de secrétariat un samedi après-midi, son allure racée autant que ses répliques ironiques impressionnent Marc: ce trentenaire viril et veuf, passionné de zoologie testerait-il sa capacité de séduction sur l’impassible beauté à l’aspect virginal dans ses vêtements blancs! Un orage violent incendie le ciel et Marnie, tétanisée révèle alors le visage de la peur incontrôlée et paralysante, une fragilité soudaine qui la rend plus mystérieuse encore et plus attirante. Définitivement conquis, Marc invite la jeune femme à sa passion, le champ de course, écartant en protecteur un inopportun qui croit avoir reconnu Peggy Nicholson, et la visite surprise de la propriété familiale à l’heure du thé parachève le déploiement de la panoplie amoureuse.

    pas de printemps cheval 2

    La séquence du fric frac dans l’immeuble Rutland déserté manipule le spectateur en calibrant un suspense tout entier favorable à l’héroïne : la femme de ménage arrivée à l’étage, poussant la serpillière, va-t-elle surprendre la voleuse qui s’échappe discrètement du bureau, le sac à main bourré de coupures, ses hauts talons en poche dont l’un s’échappe d’avantage à chaque pas, pour tomber sur le carrelage, rompant l’ oppressant silence d’un grand bruit, sauf pour la dame heureusement âgée et sourde! La promenade à cheval rituelle d’après larcin est cette fois écourtée par Marc en personne, furieux d’avoir ainsi perdu la face, une sensation inconcevable pour ce dominant doté d’un flair exceptionnel, qui a fait diligence pour retrouver la fugitive, à partir de maigres indices dans le tissu des mensonges. Et le profil particulièrement complexe de la proie éveille chez le chasseur l’instinct d’apprivoisement: Marnie est bel et bien contrainte au mariage pour éviter la prison.

    pas de printemps viol

    Dans la soirée qui suit les noces sur un bateau de croisière, Marnie qui avait prévenu de sa différence, n’accepte pas d’être touchée. Son attitude virginale n’est pas feinte, l’élégance vestimentaire jusqu’à la robe de nuit fermée au cou est une protection contre l’atteinte sexuelle. Un soir, lassé d’être tenu à distance du lit conjugal, Marc accule son épouse à l’étreinte qu’elle subit dans un état cataleptique. Au petit matin, cet affront dégradant, insupportable, manque de peu d’être effacé à jamais mais Marnie est sauvée de la noyade. La chasteté devient la règle de conduite forcée du couple et la vie conjugale, un étau qui se resserre obligeant Marc à parer au danger d’une dénonciation par un client grugé, et à s’ériger en thérapeute. Réveillée par un cauchemar récurrent, la jeune femme accepte crânement de se livrer à un exercice de libre association, aiguille, épingle, eau, bain savon et Marc, peu ému par le ton cassant auto-protecteur (occupe toi de ta santé mentale) triomphe de l’aplomb factice car les mots sexe, rouge, suscitent la perte panique du contrôle de soi.

    marnie rouge

    Participant à une chasse à cour, Marnie sera une nouvelle fois victime des effets de sa névrose. Terrifiée par la mise à mort du renard, la couleur rouge sang des redingotes, elle s’enfuit, emballant sa jument qui se brise les pattes avant en franchissant un haut muret. La cavalière s’empare d’un pistolet, abat l’animal, et dans un état second, schizophrénique, veut fuir la situation en dévalisant le coffre des Rutland, mais sans pouvoir cette fois, se saisir des billets, paralysée par l’inhibition des facteurs déclenchant, la haine des hommes et la peur du manque! Au domicile de la mère de Marnie, prétendue morte, la confrontation avec Marc tourne à l’affrontement si violemment que Marnie, blottie au pied de l’escalier, de sa voix d’enfant de cinq ans, dans un état quasiment hallucinatoire, revit cette nuit d’orage occultée du meurtre d’un jeune marin. Catharsis rédemptrice, libérée de son traumatisme d’enfant, de sa posture de chasteté destinée inconsciemment à capter un amour maternel refoulé, Marnie peut espérer écarter le risque de poursuites judiciaires avec l’aide de son époux. Tandis que leur voiture démarre, sous les regards fixes d’un groupe d’enfants interrompant leur jeu, sur fond d’équipements portuaires, une sourde menace semble encore planer!

    pas de printemps escalier

    Pas de printemps pour Marnie a pris place dans l’histoire du cinéma comme un film majeur d’intrigue psychologique, une aventure au cœur de la psychanalyse ayant pour sujet la névrose d’une jeune femme cleptomane et sa difficile guérison, l’idée fixe du mari. Mais à considérer la multiplication des plans sublimant la blonde Marnie, associant coiffures et robes splendides, l’image néfaste et étouffante de la mère soulignée aussi dans psychose, celles particulièrement dérangeantes de la petite Jessie, ou des enfants chantant une comptine à la fin du scénario, on peut légitimement s’interroger aussi sur les obsessions propres au maître du suspense, ses désirs, son animosité, son intolérance… De Tippi Hedren la nouvelle Grace Kelly qui refusa ses avances, il brisa la carrière sur laquelle il détenait contractuellement les droits exclusifs. Les métiers du regard peuvent engendrer parfois, des formes d’aliénation…

    pas de printemps hitchcock

     

     

     

     

     


  8. Mon âme par toi guérie

    8 novembre 2013 par Jacques

    mon âme par toi affiche

    Réalisé par François Dupeyron

    Avec Grégory Gadebois, Céline Sallette, Jean-Pierre Darroussin…

    Dans l’œuvre cinématographique de François Dupeyron la lumière céleste, est révélatrice souvent des disharmonies terrestres, les rayons du soleil apposent leur crudité sur des êtres humains assombris et désorientés. L’enjeu du film «c’est quoi la vie!» est de retrouver l’équilibre perdu entre le paysan et son milieu naturel sacrifié par la génération des pères: le soleil parfois, n’éclaire pas les hommes vainement, le fils surmonte la déchéance paternelle et parvient en considérant le monde qui l’entoure d’un œil nouveau à faire renaître la ferme abandonnée du grand-père à l’aide des vrais outils, la grâce et l’élan du cœur. «Mon âme par toi guérie» s’inscrit dans la même veine paradoxale: c’est sous un ciel radieux de bord de mer que les individus s’isolent et dépérissent.

    Fredi (Grégory Gadebois) a ainsi hérité de sa mère défunte le don de guérir par l’imposition des mains, mais refuse de soigner les vivants sauf peut-être la couronne des arbres comme élagueur professionnel. Tel Jonas fuyant la mission divine, Fredi s’est enfermé dans une prison mentale traversée de violentes crises d’épilepsie, dont il n’échappe qu’au prix d’une épreuve. Un soir, sa moto percute un enfant. S’il échoue à sortir la victime d’un coma désespéré, son fluide naturel parvient à stopper l’hémorragie d’un usager d’une piscine et il devient guérisseur moyennant un retournement responsable. Il se heurte à Nina (Céline Sallette) une attirante jeune femme à la dérive tant sa personnalité s’est diluée à travers les projections de son défunt mari artiste peintre et qui comble le vide de son existence par une ivresse au champagne dans sa tournée quotidienne des débits de boisson. Comment retrouver dans le ressort cassé de l’existence, la confiance et l’humanité perdue et reprendre pied face au soleil qui invite à la joie!

    mon âme par toi

    A l’image du jour succédant à la nuit, François Dupeyron nous montre que chaque vie terrestre est parcourue de moments sombres où la villa luxueuse comme le mobil-home désertés par les sentiments, deviennent de sinistres tombeaux. La fausse convivialité des bars, la douce euphorie alcoolisée servent alors d’artefact. Comme pour les gueules cassées de «la chambre des officiers» une nouvelle donne n’est jamais exclue toutefois. Les protagonistes de «mon âme par toi guérie» qui se parlent, s’écoutent et se comprennent s’ouvrent à la tendresse et à la luminosité. Grégory Gadebois, rebouteux qui se révèle et prend confiance et Céline Sallette, prodigieuse en égérie détruite par l’alcool conjuguent une admirable qualité d’interprétation.

     

     

     

     


  9. Alabama Monroe

    17 octobre 2013 par Jacques

    alabama affiche

    Réalisé par Félix Groeningen

    Avec Johan Heldenbergh, Veerle Baetens…

    Née  dans la traversée des grandes plaines, à la chaleur des feux de camps des pionniers américains en attente de la terre promise, la musique country invite à la danse, à la valse des chopes de bière, à la convivialité. Dans l’ambiance enfumée d’une salle de concert, Elise, tatoueuse professionnelle aussi aérienne et étoilée que son propre corps aux tatouages multiples reflétant rêves ou tranches de vie, est conquise par le chanteur et joueur de banjo d’un groupe de bluegrass Belge, Didier, venu le matin même courtiser la jeune artiste dans son salon, pareillement fasciné par elle.

    Dans le décor rustique d’une ferme en rénovation, peuplée d’animaux chers à la culture paysanne des pères fondateurs de la country, Hank Williams ou Bill Monroe, le géant bricoleur et la pétulante jolie blonde vivent une passion enthousiaste et bientôt, fusionnelle. Et le timbre de voix d’Elise se marie si bien aux rythmes du groupe qu’elle devient chanteuse en intégrant la tournée des concerts.

    alabama couple enlacé

    La naissance de la petite Maybelle est célébrée par le fraternel orchestre à la mode cajun, dans l’allégresse, puis l’enfant reine absolue du couple, étrenne ses premières bottes de quadrille à l’âge de 4 ans. Mais parfois, l’oiseau est fauché en plein vol par un obstacle inattendu: dans la nature, la grâce du vivant côtoie aussi l’épreuve mortelle. La fillette révèle à l’âge de 6 ans, les symptômes d’un cancer de la moelle osseuse. Les chimiothérapies successives échouent et seule une greffe de cellules souches pourrait sauver l’enfant d’un couple aux abois. Mais la recherche n’a pas dépassé le stade embryonnaire.

    alabama le trio

    Alabama Monroe mesure la désagrégation d’un amour absolu heurté de plein fouet par la tragédie. A l’image de leurs héros jusqu’au-boutistes et peu enclins à la normalité, les réactions à la souffrance et à la culpabilité prendront les formes les plus radicales. Le père meurtri invectivera en plein concert devant un public muet, Georges W Buh, les créationnistes américains et Dieu, bref l’intégrisme religieux hostile au développement de la recherche sur les cellules souches, dont le financement acquis par décret du Sénat américain fut bloqué en 2006, par veto présidentiel! Effondrée par cet étalage de l’intime blessure, la maman retournera contre elle même, la violence de son sentiment de dépossession et l’échec de ses tentatives de communion céleste avec l’esprit de sa fille.

    alabama le duo meilleur

    La bluegrass country, véritable levain du couple en gestation, se révèle d’un alliage insuffisant pour souder les bases d’un nouveau départ de la vie conjugale brisée. C’est pourquoi cette musique possède dans sa tessiture même, mêlé à  l’expression des gaies cabrioles, l’ écho des souffrances profondes. Une histoire belle et brutale comme la vie même, découpée sur le mode du retour en arrière, en séquences secouant le chaud et le froid, le burlesque et le drame et incarnée par deux interprètes particulièrement inspirés par des rôles entiers et un répertoire musical de grande valeur.

     


  10. La strada

    6 août 2013 par Jacques

    la strada affiche

     

    Réalisé par Federico Fellini

    Avec: Anthony Quinn, Giulietta Masina, Richard Basehart…

     

    Dans le tissu de la mémoire d’un cinéphile, quelques dizaines de chefs d’œuvre seulement laissent l’empreinte indélébile de quelques scènes, résumant à elles seules l’alchimie singulière d’un récit et son interprétation. Le cinéma offre ainsi ces séquences uniques en agissant sur les cordes sensibles de nos émotions. La scène finale de la strada projeté en 1955 appartient à la mythologie du septième art. C’est une séquence de détresse instinctive, à la splendeur inégalée. Chassé d’un bistrot sans ménagement, la nuit venue, Zampano (Anthony Quinn) titube sur le sable jusqu’à la marée pour laver son visage tuméfié. Brisé par l’ivresse, il tombe à genou, jette au ciel et alentours sa face sauvage et désemparée mais n’entend que le silence et, submergé par le chagrin, le rustre solitaire pour la première fois sanglote.

    la strada la roulotte

    Quelques années plus tôt, sur une plage de dunes, l’aînée d’une famille très pauvre, Gelsomina (Giulietta Masina) interrompt sa cueillette de joncs de mer pour partir sur les routes avec cet hercule de foire venu stipendier un faire valoir pour son numéro, et le pécule inespéré versé à la mère indigente nourrira pendant quelques semaines la jeune fratrie. Simple et ingénue, la jeune femme qui parle aux arbres et écoute pousser les artichauts, embarque dans une vieille roulotte-moto pour accomplir son rêve de devenir saltimbanque, comme sa sœur aînée, disparue. Mais son compagnon, habile bonimenteur dans son numéro de briseur de chaînes, de bourgades en bourgades, se révèle aussi frustre que grossier, buveur et débauché.

    la strada la chaine

     

    Chaque rencontre est pour lui, l’occasion de manigances et pour la candide jeune femme, source d’émerveillement. L’attachement qu’elle manifeste pour son primitif geôlier ressemble à un acte de contrition (si je ne reste pas avec lui, qui restera!), et par fidélité responsable (même un caillou est utile!), elle renonce aux prémices d’un bonheur entrevu dans un cirque ambulant ou dans un couvent ayant offert l’hospitalité à cet étrange attelage. Au fil du temps, la jeune incrédule s’érige en vrai clown et en trompettiste douée, reproduisant la mélodie fétiche du cirque: do, si do si mi… entendue au violon interprétée par le fou (Richard Basehart) acrobate, funambule et facétieux inspirateur, croisé sous un chapiteau, à Rome.

    la strada musique jongleur

    Mais la femme objet n’appartient qu’à Zampano soudain jaloux et possessif. Sa haine pour ce rival qui brocarde en public le numéro de force, s’accentue jusqu’au désir d’en découdre et d’effacer les humiliations et les moqueries avec les poings voire au couteau. Le drame surviendra comme par accident et la flamme qui animait la cervelle candide de Gelsomina s’éteindra jusqu’à l’inéluctable. Un matin d’hiver, à la sauvette, le forain abandonne sa partenaire, lassé de voir sur sa mine défaite, le poids de la culpabilité.

    la strada giuliette lui opuvre un oeil

    Réalisé par Federico Fellini, la strada nous plonge dans le milieu contrasté du cirque ambulant qui sillonne l’Italie de l’immédiat après-guerre, avec d’un côté les numéros de rue, tours de force, d’acrobaties et duo de clowns, n’offrant qu’un rude moyen de gagner sa vie et de l’autre, les attractions rassemblées sous chapiteau, drainant un public plus large. Mais la magie développée n’est qu’apparente entre des artistes aux potentiels inégaux et aux liens tourmentés. Avec la force comme seul atout, Zampano n’est qu’une brute taciturne indifférent à la générosité innocente de sa partenaire prédisposée à la poésie et au baroque du métier de saltimbanque. Le goût du risque inconsidéré y compris dans la provocation pour le fou, le sens du sacrifice et de sa propre éphémérité pour celle qui aurait pu devenir étoile et la tendance à rechercher l’abêtissement chez le dernier des protagonistes forme la matrice de ce drame évocateur du caractère absurde qui préside parfois aux destinées humaines..

    la strada au café